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1968 – 2018, Merce Cunningham & Miguel Gutierrez / Ballet de Lorraine

Le CCN – Ballet de Lorraine fête aujourd’hui ses cinquante ans ! Rendez-vous phare de la Biennale de la danse Grand Est – Exp.Édition 2017, cet anniversaire est célébré à l’Opéra national de Lorraine à Nancy avec 1968 – 2018, premier programme de la nouvelle saison du Ballet de Lorraine qui met à l’honneur deux entrées au répertoire : RainForest de Merce Cunningham et Cela nous concerne tous (This concerns all of us) de Miguel Gutierrez. Ces deux chorégraphes américains – qui à première vue n’ont rien en commun – condensent chacun les enjeux problématiques de leur génération. Deux époques donc, aux antipodes l’une de l’autre, qui mises en miroir viennent enrichir notre perception des temps présents et passés.

Les festivités commencent dès notre entrée dans l’Opéra où plusieurs groupes muni de gilets fluo sont disséminés dans l’ensemble des espaces du bâtiment. Des mégaphones à la main, ils scandent des slogans inspirés de ceux plus volontiers entendus dans les rues lors des manifestations « Tous ensemble, tous ensemble, 50 ans ! Tous ensemble, tous ensemble, 50 ans ! » ou  des hymnes à la danse calqués sur la mélodie de La Marseillaise. Intitulée Happing Birthday, cette performance déambulatoire orchestrée par Petter Jacobsson et Thomas Caley engage une trentaine d’amateurs et des danseurs du ballet. Bien que les slogans prêtent à sourire, la performance vient rappeler la période contestataire à la fin des années 60 pendant laquelle est née la compagnie. Pendant ce temps, une autre révolution est en marche sur le plateau de la grande salle : pendant que le public s’installe trois danseurs revisitent Serpentine Dance – célèbre solo évanescent de la danseuse américaine Loïe Fuller – sur les beats électro d’un DJ installé dans la fosse, cristallisation contemporaine de l’acte de naissance de la modernité en danse.

Cette introduction dynamique et exaltante tranche avec la première pièce du programme, toute en retenue : le mythique RainForest de Merce Cunningham créé en 1968. Parfaite illustration des enjeux qui caractérisent le travail du chorégraphe americain, la pièce est le fruit d’une collaboration artistique avec Andy Warhol et le compositeur David Tudor. Conçue indépendamment de la chorégraphie, la musique minimale et abstraite jouée en live évoque les bruits d’une foret habitée par des animaux sauvages. L’installation Silver Clouds d’Andy Warhol offre quant à elle un magnifique cadre à l’écriture aléatoire/moléculaire de Cunningham : les six interprètes en justaucorps troués couleur chair enchainent soli, duos et trios au milieu d’un paysage de coussins argentés flottant gonflés à l’hélium. Après le magnifique Sounddance entré au répertoire en 2014, RainForest continue de démontrer la capacité du CCN – Ballet de Lorraine à reprendre des oeuvres autant exigeantes que fondamentales.

© Laurent Philippe

En seconde partie du programme, Miguel Gutierrez présente Cela nous concerne tous (This concerns all of us), nouvelle création spécialement imaginée pour les danseurs du Ballet de Lorraine. Artiste pluridisciplinaire et figure irrévérencieuse de la scène américaine, le chorégraphe s’est également largement illustré en France et en Europe ces dernières années. Il y a notamment présenté Last Meadow, Heavens what have I done, sa trilogie Age & Beauty ou encore le délirant Deep Aerobics programmé deux années consécutives au festival Camping du Centre National de la Danse. Habitué à travailler des formes non conventionnelles qui repoussent chaque fois un peu plus les frontières entre les disciplines, l’artiste interroge les codes et des caractères qui taraudent les identités, plaçant les questions queers au coeur de sa pratique. Pour le Ballet de Lorraine, l’artiste ne déroge pas à ces attentes et signe une étonnante performance, amenant les danseurs du Ballet de Lorraine dans un registre qu’ils n’avaient jamais encore expérimenté.

Accoutrés de costumes disparates, vingt et un danseurs alignés en arc de cercle dans un décor minimal entièrement rose explorent un à un le potentiel plastique de chacun de leurs vêtements sous les yeux de leurs partenaires. Dans un moment propice aux déplacements, ces vêtements manipulés deviennent des accessoires élastiques et difformes. Les danseurs et danseuses se dévêtent progressivement, les pièces de tissus s’échangent, s’enfilent à nouveau de manière grotesque, offrant à la vue des fragments de chair. Les costumes s’éparpillent peu à peu sur le sol entièrement rose tandis que le joyeux tumulte finit par déborder du plateau. Dans un épais brouillard rose, les performeurs à moitié dénudés se mélangent au public, se faufilent dans les gradins, entre les rangées du parterre et sur les balcons, chacun déployant un vocabulaire gestuel énergique. Alors qu’ils reprennent des paroles en choeur sur la mélodie de la musique enivrante co-créée par Gutierrez et Olli Lautiola, l’ensemble rappelle doucement le travail de The Performance Group, troupe américaine oeuvrant à la fin des années 60 à New-York. Dans le brouillard hallucinatoire, des ballons d’helium en forme de licornes et d’animaux fantaisistes sont lâchés entre les différents étages de l’Opéra et viennent flotter entre les spectateurs comme une réminiscence sous psychotrope du précédent spectacle.

C’est en visitant l’Opéra de Nancy et son architecture de théâtre à l’italienne (créant intrinsèquement une hiérarchie dans le public et un rapport de confrontation entre la salle et la scène) que Miguel Gutierrez a esquissé les premières idées de Cela nous concerne tous (This concerns all of us) : « J’ai été très marqué par les images du Théâtre de l’Odéon et des amphithéâtres de la Sorbonne occupés par les manifestants lors des événements de mai 1968. » révèle le chorégraphe, qui compare d’ailleurs ces événements à ceux qui se tramaient aux les Etats-Unis à la même époque « Nous avons également eu de grands mouvements sociaux qui ont profondément marqué la société, comme l’opposition à la guerre du Viêt Nam ou encore le mouvement Black Panther Party… Je pense d’ailleurs que nous sommes aujourd’hui dans un temps similaire » confie Gutierrez à la suite de la première. Nous retrouvons en effet sur le plateau une espèce de communauté, unie et guidée par une force subversive, qui s’échappe en des formes d’énergie et de communion rarement atteintes lors d’un spectacle de danse.

Les ballets nationaux sont encore frileux d’inviter des chorégraphes hors normes. Exceptées deux pièces « conceptuelles » de Jérôme Bel aux répertoires des ballets de l’Opéra de Paris et de l’Opéra de Lyon, peu de place sont offertes aux nouvelles formes et aux écritures contemporaines dans les temples de la danse en France (notons cependant la présence exceptionnelle de l’artiste Tino Sehgal la saison dernière à L’Opéra de Paris). On ne peut donc que saluer l’audace de Petter Jacobsson, qui dirige le CCN – Ballet de Lorraine depuis 2011, qui ose avec brio chaque année le pari ambitieux d’allier danse et transdisciplinarité en invitant des artistes tels que Gisèle Vienne (Showroomdummies#3), La Ribot (EEEXEEECUUUUTIOOOOONS!!!) – et aujourd’hui Miguel Gutierrez, à venir créer de nouvelles pièces pour cette compagnie au travail dynamique et stimulant.

Dans le cadre de la Biennale de la danse Grand Est – Exp.Édition 2017. Happening birthday. Performances live Concept : Petter Jacobsson et Thomas Caley. RainForest, chorégraphie : Merce Cunningham, musique : David Tudor. Cela nous concerne tous (This concerns all of us), chorégraphe : Miguel Gutierrez, musique co-créée par Miguel Gutierrez et Olli Lautiola. Photos © Laurent Philippe.

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Publié le 23/11/2017


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