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Marc_Domage

Aatt enen tionon, Boris Charmatz

Titre Ciselé et imprononçable de prime abord, la pièce est à l’image de son nom : impossibles à saisir à la première lecture. Un plateau fractionné, un trio divisé, trois corps semi dévoilés. Aatt enen tionon continu de fasciner par sa radicalité et sa lecture polysémique près de vingt ans après sa création.

Une musique rock abasourdissante accueille les spectateurs hagards, la voix de PJ Harvey et les riffs de guitares résonnent dans la salle. Encerclée spontanément par les spectateurs, un échafaudage abrite trois danseurs en train s’échauffé chacun à un étage. Les spectateurs déambulent comme dans un concert de rock, sans se soucier d’une quelconque bienséance : les têtes dodelinent, des gens s’adossent aux murs de la salle, d’autres s’assoient par terre. Tous les regards se dirigent automatiquement vers cette architecture autour de laquelle trois gros ballons lumineux flottent à différentes hauteurs.

Cette contre-plongée vertigineuse érige le regard et dégage instinctivement une zone de perception autour de la structure. Les danseurs aux étages supérieurs nous échappent ou disparaissent parfois de notre point de vue, incitant les plus curieux à ajuster leurs regards en se déplaçant. Le dispositif ne permet aucun contact visuel entre les interprètes, le bruit des pas et des chutes de leurs partenaires invisibles seront leurs seuls repères sensibles.

Les trois danseurs finissent par ôter leurs vêtements par dessus-bord, des épaves de tissus dispersées au quatre coins de la structure que personne n’osera outrepasser. Seulement vêtus d’un court t-shirt blanc, ils patientent debout, superposés les uns au dessus des autres dans le même angle, culs nu et mains jointes devant le sexe. La musique s’interrompt et ils s’élancent tous les trois simultanément dans ce qui semble, au départ, une série de mouvements abstraits et analogues.

Les danseurs s’engagent chacun dans une exploration exiguë de l’espace. Un genou à terre, un pied levé, des bras tendus qui fendent l’air. Les corps cognent contre le plancher de bois, des chutes brutales qui se font écho. Une écriture presque spasmodique, entre relâchement et contraction, impulsive et engourdi selon les étages. Des lignes brisées, des fracas, des silences.

Surlignés ici par cet unique t-shirt blanc, les sexes sont exacerbés et viennent parasiter une lecture élémentaire des corps. Trois danseurs sexués dans lesquels, à l’époque de sa création en 1996¹, certains ont vue une métaphore du sida. Des corps saillants, partagés, trois sexes éminemment ciblés. Notre champs de vision est réduit, notre regard oscille vers un bas ventre ostensible. La nudité éduque ici le regard du spectateur.

Les espaces de danse de Boris Charmatz dessinent toujours des périmètres asservissants pour l’interprète qui l’habite, le contraignant à trouver de nouvelles stratégies pour se déplacer. Une écriture volubile rappelée trois fois à l’ordre pendant le spectacle par la diffusion d’un signal sonore qui vient remettre à zéro une matrice chorégraphique que les trois danseurs déconstruisent et reconstruisent ensuite à leur guise dans le silence.

Des instants suspendus où les corps, dans un équilibre précaire, flirtent avec le vide et s’abandonnent dans la gravité. Seulement quelques mètres carrés sont alloués à leurs déplacements, la surface étriquée et plafonnée conditionne et préconise de nouvelles formes d’attention, aussi bien chez l’interprète que chez le spectateur. Chaque étage ses difficultés, chaque étage ses dangers.

Caractéristiques du travail de Boris Charmatz, l’effort et l’épuisement font apparaitre de nouvelles formes d’attention du geste. Les visages sont éreintés par la fatigue et les corps succombent à la gravité. Purement physique² la chorégraphie d’Aatt enen tionon est portée par trois danseurs virtuoses. Une écriture épidermique, brute et spectaculaire, qui transcende les capacités physiques des interprètes. Les corps sont lourds, succombent, chutent, claquent, se redressent et réitèrent inlassablement ce ballet hiératique et entêtant qui relève du défi.

¹ Boris Charmatz dans un entretien avec Marine Lathuillière, Ouest France, Novembre 2015.
² Boris Charmatz dans un entretien avec Laure Adler. Le Cercle de minuit, décembre 1996. Archive de l’INA.

Vu au Théâtre National de Bretagne à Rennes dans le cadre du Festival Mettre en Scène. Chorégraphie Boris Charmatz. Interprétation Matthieu Burner, Boris Charmatz, Olga Dukhovnaya. Lumière Yves Godin. Voix Hubertus Biermann. Son Olivier Renouf. Musiques PJ Harvey. Régie générale Fabrice Le Fur, Yves Godin. Eric Colliard était à l’origine de ce projet et ce spectacle lui est dédié. Photo de Marc Domage.

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Publié le 16/12/2015


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