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Photo © Nuno Figueira

Ana Rita Teodoro, Faire chanter la peau

Figure singulière de la scène portugaise, la chorégraphe Ana Rita Teodoro mène depuis plusieurs années une recherche interdisciplinaire autour du corps, qui s’enrichit de recherches pratiques et théoriques en paléontologie, en anatomie, en médecine chinoise, en qi gong… Invitée au festival brestois DañsFabrik – dans le cadre d’un focus consacré cette année à la scène chorégraphique portugaise – la chorégraphe y a présenté la performance MelT et le recital Fantôme Méchant, dont un extrait de ce dernier avait été présenté quelques jours plus tôt à la soirée exceptionnelle La Nuit des Visages au Centre National de la Danse à Pantin, lieu où est elle aujourd’hui artiste associée.

Ses dernières années, Ana Rita Teodoro a créé la collection Délirer L’Anatomie qui regroupe quatre pièces – Orifice Paradis, Rêve d’Intestin, Plateau et Pavillon – dédiées chacune à un orifice du corps ou à des organes qui lient le dedans et le dehors. Dans Orifice Paradis (un hommage à la bouche), la chorégraphe s’essayait alors à la ventriloquie, avec le souhait d’« éparpiller la bouche dans tout le corps, de faire en sorte que cette chanson n’ait pas de bouche » déclare-t-elle, avant d’évoquer un souvenir d’enfance : « Lorsque j’étais enfant, j’aimais beaucoup regarder les personnes âgées chanter, leurs visages sont moins musclés, j’avais l’impression qu’ils chantaient sans bouger leurs visages. Je trouvais ça très étrange et parfois même très effrayant ».

Pour Fantôme Méchant, la chorégraphe a alors poursuivi et développé cette idée de peau qui chante en élaborant un récital dans lequel elle réactive de vieilles chansons traditionnelles portugaises. Pour constituer la tracklist de ce solo pour une voix, Ana Rita Teodoro est allée chercher des enregistrements sonores dans les archives du musicologue Michel Giacometti et y a sélectionné des chansons interprétées par des femmes dans les années 30/40 « Au final, je me suis rendue compte que ces chansons parlaient toutes de la condition de la femme à cette époque : la femme dédiée à Dieu, celle dédiée à son mari, la bonne soeur, la bonne fille, la bonne mère… Ces chansons étaient déjà une forme d’émancipation pour ces femmes qui, déjà à travers ces chants, mettaient en cause et tournaient en dérision leurs propres conditions ». Une fois sélectionnées, la chorégraphe a mis en scène chacune de ces chansons sous la forme d’une suite de tableaux vivants qu’elle interprète comme traversée par ces voix du passé : « J’ai essayé d’émanciper – par le geste – ces chansons. Ces femmes là, en chantant, étaient en quelque sorte des féministes avant l’heure et remettaient en cause des choses ou des situations pré-établies. J’avais en fait le désir de libérer ces femmes de cette condition… et de leur donner voix ».

Auréolée d’une lumière chaude, la silhouette de la danseuse émerge puis disparaît dans la commissure de deux murs disposés en point de fuite sur le plateau. Le regard cerné par deux traits blancs, habillée d’une simple jupe noire et d’une fleur derrière l’oreille (en hommage à sa grand mère qui plus jeune portait toujours des fleurs dans ses cheveux), la chorégraphe trouble l’image de son propre corps en exposant sa peau nue – offrant une poitrine sertie de scotchs blancs et rouges – et nouant sa robe en une sorte de poupée de chiffon, ressemblant parfois à un phallus. Cette figure ambivalente qui se dessine, à la fois fragile, forte, masculine et féminine, devient alors le catalyseur des mots et des sujets qu’elle aborde par la chanson : « J’ai essayé de créer des images afin d’exploser le sens de la chanson » confie Ana Rita Teodoro. Selon la chorégraphe, le chant est d’ailleurs une pratique qui s’appréhende de la même manière que la danse : « Le chant a toujours été présent dans ma famille, le fait de chanter, d’écouter des chants, d’assister à des fados… Au Portugal, la relation entre le chant et la danse est également très forte… Lorsque j’ai commencé ma formation avec la chorégraphe Vera Mantero, elle proposait déjà des explorations physiques avec la voix… La voix y était envisagée comme un mouvement ».

Si Fantôme Méchant revêt l’allure d’un récital ou d’une forme musicale, la pièce travaille a fortiori les mouvements du corps et les flux qui le traverse. Cette recherche intérieure et souterraine laisse deviner des liens avec la pratique du butō, enseignement qu’Ana Rita Teodoro est partie étudier au Japon avec Yoshito Ohno. « Le butō est très présent dans ma recherche physique, mais aussi dans ma manière de penser, de voir le monde… et je pense en effet qu’il y a une relation au butō dans ce travail, mais presque malgré moi, » reconnaît la chorégraphe. Il y a somme toute dans cette performance l’ambition et l’idée de bâtir un corps habité par d’autres entités, d’en faire le receptacle des fantômes de ces femmes. « C’est très présent dans l’histoire et l’imaginaire du butô, l’idée d’être hanté, d’incarner ou de réincarner des figures » souligne-t-elle. De fait, de manière sous jacente, Fantôme Méchant apparaît comme irrigué par une tradition japonaise, donnant voix à des femmes portugaises : un mélange de genres, de cultures et de formes stupéfiant de connexité.

Vu au Quartz dans le cadre du festival DañsFabrik. Chorégraphie et interprétation Ana Rita Teodoro. Lumière José Álvaro Correia. Photo © Nuno Figueira.

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Publié le 29/03/2018


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