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Laurent Philippe

Anne Collod, Le parlement des invisibles

Le parlement des invisibles, présenté pour la première fois en 2014, se place sous l’égide des danses macabres médiévales et de ses multiples résonnances chorégraphiques. Une pièce hybride, qui mêle sans retenue la vidéo, la performance et la danse.

Les danseurs surprennent le public qui patiente encore devant la salle lorsqu’ils surgissent depuis les couloirs, vêtus d’un académique noir, parés de perles, de lanières de cuir ou de dentelle blanche. Ils paradent au son d’une enceinte honorée comme un trophée, farandole macabre de squelettes raffinés.

Nous pénétrons avec eux dans la salle et la procession se poursuit sur le plateau, au rythme de leur démarche lente et chaloupée. La musique s’éloigne en coulisses et les danseurs recouvrent le plateau de brassées de confettis noirs qu’ils laissent s’écouler entre leurs doigts. Une faucheuse armée d’un balai les disperse aussitôt et encercle le quatuor qui brasse et soulève d’un battement de jambe les copeaux restants.

Au fil de la pièce s’égrènent quelques duos sublimes : une silhouette inquiétante munie d’un bâton à l’extrémité lumineuse pointé sur une danseuse et son ombre surgit derrière elle, étirée, dédoublée, alors qu’elle se recroqueville au sol, submergée par la pénombre. Puis s’esquisse un corps à corps délicat entre deux danseurs étendus au sol, l’un d’eux inerte, manipulé et caressé par son partenaire d’une main vive et déliée, comme animée d’une existence propre.

Très vite la présence des danseurs ne semble cependant plus suffire à soutenir le rythme de la pièce, et une installation vidéo redouble leurs gestes des archives de la chorégraphe : sur le rideau de fond de scène sont diffusées les images d’une reprise de la Danse Macabre de Sigurd Leeder, répétées sur de petits écrans manipulés par les danseurs. Une tentative d’immersion du souvenir sur le plateau, tandis que les spectres des danseurs sur l’écran s’immobilisent et semblent prêter attention aux interprètes qui pour nous reprennent en écho quelques fragments de la partition avec des gestes souples et aériens de patineurs, avant de quitter la scène. Et l’espace vide semble alors résonner des pas assourdis des silhouettes numériques, comme une invitation à l’introspection, tandis que les danseurs tour à tour longent le plateau et nous livrent les bribes d’une mémoire ancestrale.

Le spectateur en conserve quelques instants épiphaniques, lorsqu’au dessus d’un danseur inerte enseveli sous les confettis s’élèvent les volutes de fumée d’une cigarette glissée entre ses lèvres ; il sera le pantin impassible d’un trio étourdissant où s’échange avec frénésie cette même cigarette incandescente.

Sans cesse la scénographie parait vouloir secourir la danse enlisée : les rideaux soudainement s’ouvrent et dévoilent un décor capitonné, nimbé d’un halo blanc sous lequel une danseuse se déhanche puis s’avance et brusquement soulève le tapis de scène maculé pour dévoiler un autre sol, blanc celui-ci, parsemé de vêtements avec lesquelles elle s’habille en grimaçant, au son de percussions grinçantes. S’en suit une scène burlesque où les interprètes vêtus des costumes de La Bourette suggèrent par quelques touches colorées des personnages absurdes et grimaçants ; une perruque blonde, une tiare ou un collant dessiné de muscles. Tous sursautent, se poursuivent et s’esquivent : une orgie carnavalesque difractée par des projecteurs colorés.  Sans transition chaque danseur muni d’un fragment de squelette humain s’approche à l’avant scène et brandit l’os comme ultime butin.

Le parlement des invisibles croule sous une profusion de trouvailles qui cependant peinent à trouver une cohérence et s’appuie sur l’accumulation de scènes disparates, sur lesquelles le regard du spectateur glisse sans parvenir à s’attarder. La pièce met en abyme l’ambigüité qu’elle revendique, la frontière labile entre morts et vivants tout autant que l’apparence et le faux semblant.

Vu au Centre National de la Danse à Pantin. Chorégraphe d’Anne Collod en collaboration avec les interprètes, à partir de Sigurd Leeder. Avec Jonas Chéreau, Germana Civera, Marta Izquierdo Munoz, Laurent Pichaud, Betty Tchomanga. Musique de Pierre Yves Macé. Scénographie de Johann Maheut. Images de Jacques Hoepffner. Costumes de La Bourette. Photo de Laurent Philippe. 

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Publié le 14/05/2016


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