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© Domenico Conte

Bodies in urban spaces, Willi Dorner

Teatro a Corte, festival piémontais initié par l’homme de théâtre Beppe Navello, fêtait en 2016 sa dixième édition. Une fête dans la lignée d’une programmation axée en plus du théâtre, sur le cirque, la danse et la performance. Une fête internationale, représentative de ce festival qui par la fondazione Teatro Piemonte Europa¹ encourage depuis ses débuts des compagnies italiennes, françaises, suisses mais aussi autrichiennes, comme celle de Willi Dorner. Son projet de 2007, Bodies in urban spaces, était ainsi adapté au Parco della Tesoriera, dans le quartier Campidoglio de Turin, pour continuer à interroger les éléments qui composent l’urbanisme et les actions qui s’y déroulent.

Alors que les spectateurs sont rassemblés au centre du parc, devant la Biblioteca civica musicale A. Della Corte, vingt personnes habillées de vêtements de sport chatoyants, les capuches de leurs sweat relevées et serrées au maximum, surgissent en courant sur la gauche de l’édifice. Quelques-uns de ces joggeurs anonymes (des danseurs de Turin) et hypervisibles s’arrêteront un peu plus loin, allongés sur le ventre et les jambes relevées – par groupes de trois – sur les marches d’un grand enclos ovale. Première étape d’un itinéraire qui va traverser le parc et ses bordures extérieures en utilisant la cavité d’un mur, un arbre, un poteau, le dessous d’un guichet d’une attraction foraine, un balcon, le coin d’un bâtiment. Les poses, effectuées seules ou à plusieurs, durent dix minutes. L’on n’en voit que l’instant où les corps sont figés dans des postures inattendues qui exigent une souplesse et une grande résistance. Une souplesse pour pouvoir plier son corps dans des endroits étroits, difficiles d’accès, contraignants. Une résistance pour tenir ces poses aussi longtemps la tête vers le bas entre deux parois, entassé sur le flanc (sous quatre personnes) ou encore, en diagonale, en équilibre au niveau du bassin sur le bac d’un arbre. Le souffle saccadé, la transpiration et les frémissements en témoignent. Les vingt personnes se répartissent les figures, les premiers courant compléter l’itinéraire à l’issu de leur temps de pose.

Chaque itinéraire de Bodies in urban spaces dépend de la configuration des lieux où la performance est présentée. Si certaines contraintes sont applicables d’une représentation à l’autre – les poses ne sont pas improvisées, les interprètes restent silencieux, ont les yeux masqués par leur capuche, etc – les chorégraphies sont constamment ajustées aux tracés, aux objets. Pas d’accessoires ici, hormis les tenues. Tout est déjà sur place. Il s’agit d’attirer l’attention sur ce qui compose l’urbanisme et sur le rapport entre les corps et l’urbanisme. Les poses des interprètes indiquent que dans les espaces qui nous entourent, nous soutiennent, d’autres actions sont réalisables, des recoins échappent à notre attention. Ces poses modifient notre perception de la ville. L’attention se porte à la fois sur ces interprètes sportifs adoptant des postures singulières au sol, au niveau du regard ou en hauteur, et sur tout ce qui permet ces posture, les conditionne. Sur l’un des rebords de la clôture du parc, en appuie sur un arrêt de bus, sur les grilles d’un immeuble, les interprètes indiquent où les corps ne vont jamais ou de la même manière. Des scènes que l’on découvre à la suite, dans une chorégraphie qui s’étoffe pose après pose, lieu après lieu.

La foule ne cesse de grossir autour des corps des interprètes. Une foule qui elle aussi est faite de corps dans l’espace urbain, faite des spectateurs avertis et des curieux interpellés par ces postures. Comme si l’artiste posait pour le modèle, les spectateurs imitent les poses, en réalisent avec les objets à leur portée. Gestes moins anodins qu’ils n’y paraissent. Gestes qui, sans être ceux de contorsionnistes, diffèrent des gestes habituels des spectateurs. Signes que le projet ne laisse pas indifférent, provoque la différence. Ces bodies in urban spaces, ceux des interprètes de Willi Dorner et ceux des spectateurs, ont permis à tou-t-e-s de revisiter le Parco della Tesoria durant une quarantaine de minutes, jusqu’au retour au point de départ, où tous les interprètes allongés, raides, en deux rangées le visage contre terre, ont mis fin à leurs rôles de mobilier urbain. De ces Bodies in urban spaces subsistent les traces de la mémoire de chaque spectateur, de leurs téléphones portables ainsi que la documentation² de la photographe Lisa Rastl.

¹ http://fondazionetpe.it/
² Disponible à l’adresse suivante : http://www.ciewdorner.at/index.php?page=photos&anode=18#album18

Performance vue dans le cadre du festival Teatro a Corte. Concept : Willi Dorner. Chorégraphie : Esthers Steinkogler / avec vingt performeurs. Photo © Domenico Conte.

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Publié le 20/07/2016


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