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Conjurer la peur de Gaëlle Bourges

[Uzès danse] Conjurer la peur, Gaëlle Bourges

Créée en mars 2017 à la ménagerie de verre, dans l’espace resserré de son garage, à l’occasion du festival Etrange Cargo, Conjurer la peur, dernière création de Gaëlle Bourges et de la compagnie OS, était programmée le 10 juin dernier au festival Uzès danse. Habituée à se confronter à des images anciennes, la chorégraphe continue son travail d’effeuillage de l’histoire de l’art, ses œuvres et ses textes. Cette fois, après s’être intéressée aux figures de la grotte de Lascaux (Lascaux, 2015), aux grands nus féminins de la peinture occidentale (Vider Vénus 2009-2013) ou à la tapisserie de la dame à la Licorne (À mon seul désir, 2014), elle nous propose une visite raisonnée du Palais Public de Sienne, et de sa Salle de la Paix, décorée de la fresque d’Ambrogio Lorenzetti sur trois de ses murs.

Hors du temps, la scène aménagée au cœur du jardin de l’Evêché d’Uzès, les projecteurs harnachés aux pierres et aux arbres centenaires, ne se révèle finalement pas si anachronique. Attablés en avant scène, les neuf interprètes accueillent les spectateurs et discutent entre eux à bâtons rompus. Si il se fonde sur une étude de la fresque des Effets du bon et du mauvais gouvernement de Sienne (1338-1339), le spectacle propose également une lecture du livre Conjurer la peur, Essai sur la force politique des images (2013, le Seuil), de l’historien médiéviste Patrick Boucheron. Gaëlle prend la parole et nous raconte sa rencontre avec ce livre, lors d’un dîner chez un ami, et commence l’ekphrasis des peintures. Très vite, les convives rassemblés autour de la table s’agitent, et nous nous retrouvons dans l’espace du Palais de Sienne, la chorégraphe prenant un plaisir mutin à singer les attitudes des guides touristiques, ses comparses prenant la pause pour figurer les motifs de la fresque, à la manière d’un jeu de rôle précipité et jovial.

Peu à peu, la promenade déraille. Lors d’un voyage en train, Gaëlle Bourges reste fascinée à l’écoute de Daydreaming de Radiohead, s’attardant sur les dernière paroles de la chanson, We are / Just happy to serve / Just happy to serve / You. La création de Conjurer la peur s’étant déroulée en période électorale, agitée par les multiples attentats qui ont été commis en France et en Europe, ces paroles prennent pour elle un sens particulier, remuant sa conscience politique et la renvoient immédiatement au contexte de commande de la fresque de Lorenzetti par le gouvernement Siennois, tentant de légitimer le pouvoir démocratique face aux dangers de la tyrannie.

Dans un second temps, comme parasitée par des évènements extérieurs, l’imitation de la fresque par les danseurs se fait plus grave, la ridda, sorte de farandole, est moins sautillante et les visages se ferment. Tandis que la musique de Xtronic et ses infrabasses montent peu à peu en faisant trembler les gradins, Gaëlle se tait et entre pour de bon dans la danse. Dans une troisième phase, les mouvements sont esquissés encore plus rapidement, les déplacements se font en courant, les performeurs bousculés, étouffés par l’urgence de faire.

Les danseurs de cette ridda représentés dans la fresque ont des habits déchirés, rongés par des larves, des mites, et s’avèrent être des sortes de mercenaires du spectacle travestis, chargés d’animer coûte que coûte les liesses populaires pendant les célébrations Siennoises du trecento. Si en temps de crise, on nous assène des « Eh bien, dansez maintenant ! », il est souvent difficile de garder le sourire. Le motto « Senza paura » (sans peur) est tellement répété qu’on finit par ne plus l’entendre, et c’est dans un sentiment mitigé d’amertume, d’urgence et de distance que le spectacle se termine.

« Lorsque manquent les mots de la riposte, on est proprement désarmé : le danger devient imminent. Lorenzetti peint aussi cela : la paralysie devant l’ennemi innommable, le péril inqualifiable, l’adversaire dont on connaît le visage sans pouvoir en dire le nom.¹» Sans produire de discours purement engagé ou politique, c’est grâce à une raison sensible que Gaëlle Bourges et la compagnie OS déplient les enjeux de la fresque de Sienne, ceux du livre de Boucheron et nous offre un spectacle qui travaille son spectateur. Rassemblant autour d’eux les références à la manière des chercheurs éparpillant les documents sur leurs tables de travail, ils étoilent les regards. À aucun moment Conjurer la peur ne tente l’élucidation hâtive ou sa tentative, mais se livre tout entier à la musique et à la danse, sorte de réaction muette à l’omniprésence des discours.

Comme nous le rappelle Boucheron dans le brillant épilogue de son essai, racontant lui aussi un voyage en train, lui aussi de suite après s’être perdu dans la contemplation de la Salle de la Paix de Sienne, ce trouble, « c’est la joie des pentes fortes et des virages soudains, celle de l’ondulation des rues, brusquées comme une nappe que l’on secoue après un repas de famille². » Nous cédons nous aussi volontiers à cet ébranlement mélancolique, faisant voler les miettes de la catastrophe, conscients du fait que, bien plus longtemps que les discours, ce sont les images qui conjurent et survivent.

¹BOUCHERON Patrick, Conjurer la peur, Essai sur la force politique des images, Le Seuil, Paris, 2013, p. 16
² Ibid, p. 227.

Vu au festival Uzès danse. Conception Gaëlle Bourges. Danseurs Matthias Bardoula, Gaëlle Bourges, Agnès Butet, Marianne Chargois, Camille Gerbeau, Guillaume Marie, Phlaurian Pettier, Alice Roland et Marco Villari. Création musique Stéphane Monteiro alias XTRONIK et Erwan Keravec. Création lumière Abigail Fowler. Régie son, régie générale Stéphane Monteiro. Photo © Laurent Paillier.

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Publié le 23/06/2017


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