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© Danielle Voirin

Conjurer la peur, Gaëlle Bourges

Artiste associée de la Ménagerie de verre, la chorégraphe Gaëlle Bourges présente sa nouvelle création Conjurer la peur dans le cadre de la vingtième édition du festival Etrange Cargo. Après A mon seul désir (2014), qui tirait sa genèse dans la tapisserie de La Dame à la Licorne, et Lascaux (2015) qui redonnait vie aux dessins de la fameuse grotte ornée éponyme, Gaëlle Bourges continue d’explorer les possibilités chorégraphiques offertes par l’histoire de l’art et se saisit aujourd’hui d’une oeuvre monumentale exposée dans le Palazzo Pubblico de Sienne : la fresque intitulée Les Effets du bon et du mauvais gouvernement (1337-1340) du peintre italien Ambrogio Lorenzetti (1290-1348).

Attablées dans un coin du plateau, neuf personnes – cinq hommes et quatre femmes – forment un petit conciliabule indifférent aux spectateurs qui s’installent, quand soudain, une femme assise en bout de table nous interpelle avec éloquence. Il s’agit de Gaëlle Bourges. Elle nous raconte comment elle a découvert par hasard le livre Conjurer la peur de l’historien Patrick Boucheron dans la bibliothèque d’un ami et comment est né son désir de travailler sur la fresque d’Ambrogio Lorenzetti.

À l’instar de ces précédents opus chorégraphique, l’artiste va déconstruire l’oeuvre d’art à travers des ramifications multiples à sa propre histoire, brouillant ainsi l’imaginaire d’une mémoire collective et personnelle construite en rhizome. La description et les enjeux historiques de la fresque du peintre italien se mêlent au voyage de la chorégraphe à la découverte de l’oeuvre au Palais communal de Sienne. Se dessine alors une visite virtuelle dans l’espace quasi nu du plateau, de la boutique de souvenirs aux salles qu’elle parcourt jusqu’au lieu de sa quête. En parfaite oratrice, Gaëlle Bourges parvient avec justesse à nous faire voyager les 1200 km qui nous séparent de l’oeuvre en recomposant des fragments de la fresque sous forme de tableaux vivant avec l’aide des huit interprètes qui portent chacun des t-shirts (qu’ils enfilent ou retirent) sur lesquels sont écrit le nom des personnages qu’ils incarnent.

En guide savante mais non sans humour, la chorégraphe tisse des liens entre cette oeuvre du XIVe siècle et les préoccupations qui l’animent pendant cette période de réflexion, les paroles de Daydreaming de Radiohead qui tourne en boucle dans ses écouteurs dans le train, une rencontre tardive dans les nuits d’Avignon, notre servitude aux écrans de téléphone… Des anecdotes personnelles qui vont étayer des réflexions plus larges sur notre société contemporaine et qui vont trouver écho dans l’analyse de la fresque de Lorenzetti.

À demi encadrés par des bâches bleues déployées du plafond, les danseurs entament alors une danse figurant sur le panneau du « Bon Gouvernement ». Jeans ôtés et revêtus de long t-shirts couvrant le haut de leurs jambes nues, ils activent avec rythme une ronde non fermée qui se transforme en danse aux allures folklorique et laissent parfois entrevoir leurs sexes et leurs fesses (la nudité est un véritable leitmotiv dans le travail de Gaëlle Bourges). Chorégraphiée sur les paroles du chanteur Thom Yorke et leader du groupe britannique Radiohead : Dreamers, They never learn, Beyond the point of no return (…) We are Just happy to serve you, le tableau prend soudain des airs sombres et tragiques.

L’écriture de Conjurer la peur s’est faite dans un contexte trouble et sous tension, entre les attentats de Paris en janvier 2015, et l’attentat de Nice le 14 juillet dernier. La chorégraphe termine le spectacle en nous racontant en voix off sa marche tardive près de la promenade des Anglais le soir de la fête nationale et de sa rencontre avec le camion blanc conduit par le terroriste. La fiction rejoint alors encore une fois la réalité et le récit de l’artiste colore notre regard d’un étrange malaise. Les tableaux vivants se répètent et s’accélèrent, comme une histoire cyclique interminable dont les protagonistes sont substitués par d’autres. Les rôles s’échangent, se permutent, mais l’histoire reste finalement la même, immuable.

Vu à la Ménagerie de verre à Paris dans le cadre du Festival Étrange Cargo. Conception Gaëlle Bourges. Danseurs Matthias Bardoula, Gaëlle Bourges, Agnès Butet, Marianne Chargois, Camille Gerbeau, Guillaume Marie, Phlaurian Pettier, Alice Roland et Marco Villari. Création musique Stéphane Monteiro alias XTRONIK et Erwan Keravec. Création lumière Abigail Fowler. Régie son, régie générale Stéphane Monteiro. Photo © Danielle Voirin.

Prochaines dates :
Le 14 avril au Festival « À Corps » au Théâtre et auditorium de Poitiers
Le 10 juin au Festival « Uzès danse » au CDC d’Uzès
Le 13 octobre 2017 au Festival « C’est Comme Ça » à l’échangeur – CDC Hauts-de-France, Château-Thierry
Du 22 au 25 novembre 2017 au Théâtre des Abbesses dans le cadre du festival New Settings
Le 5 décembre 2017 au Festival Tours d’Horizon au Centre chorégraphique national de Tours
Le 19 décembre 2017 au Vivat à Armentières

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Publié le 27/03/2017


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