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Dança Doente, Marcelo Evelin

Inspiré de la danse malade de Tatsumi Hijikata, Dança Doente donne à voir l’incorporation d’un état de trouble et de malaise par les corps des danseurs, habiles et fuselés. Portés par l’influence esthétique du bûto, les interprètes sont fugacement traversés de flux d’énergies intenses et contraires, et oscillent entre les profondes convulsions de la transe et une extrême lenteur, presque nonchalante, qui en vient à brouiller la lisibilité des corps.

Une ligne de neuf danseurs fond sur le public depuis la scène. La masse compacte de silhouettes aux visages dissimulés par la pénombre s’anime peu à peu, au rythme des pulsations de la musique, puissante et caverneuse. Entièrement vêtus de noir, à l’exception de leurs bras mollement élevés au dessus de la tête, surmontés de leurs poignets fléchis et de leurs mains tordues ou rétractées en-dedans, les danseurs entament une marche hésitante, qui  témoigne de la précarité de leur équilibre : les épaules rejetées en arrière, le menton plaqué contre la poitrine ou la nuque renversée vers le dos, parfois la bouche béante et les yeux révulsés. Leur gestuelle répétitive, pataude et gauche, souvent ponctuée de secousses, semble faire écho à un état de transe ou de possession ; en effet l’un d’eux plus tard, vêtu d’une robe et d’une coiffe de brins de paille tournoiera tel un derviche, au son d’une clochette lancinante.

Le groupe se disperse en silence et chacun entame une lente déambulation solitaire : l’impression de vulnérabilité des corps s’atténue, et leurs gestes retrouvent une certaine douceur. Ils mêlent à leur marche de légers rebonds, une oscillation tranquille quelquefois entrecoupée de brefs élans, immédiatement réprimés.

Sur la scène semble se déployer une improvisation plurielle, néanmoins solitaire, à la manière d’une longue exploration des résonances que la figure de Tatsumi Hijikata trouve en eux : la maladie opère tant comme influence thématique que potentiel kinésique. La gestualité que chaque danseur explore semble alors quelquefois hermétique ; parfois pourtant ils parviennent à s’accorder, au gré d’une contigüité spatiale.

L’ensemble scénique qui en résulte demeure composite, et les danseurs ne semblent avoir en commun que la contrainte de partager un même plateau, cependant lui-même nettement fragmenté. Le long des coulisses une musicienne assise au sol manipule une table de mixage dont s’élèvent des sonorités caverneuses, sourdes et étouffées ; une toile épaisse et parcheminée, suspendue à mi-hauteur, scinde le plateau dans sa largeur. Au sol, deux étroits tapis blancs déroulés par les danseurs en travers de la scène matérialisent un étrange catwalk, où déambulent les corps entravés. Une danseuse vêtue d’une longue et solennelle étole rouge le traverse d’une démarche malaisée : les genoux en-dedans, elle prend appui sur la tranche externe de ses pieds et relève les talons ; ses pas heurtés sont rendus audibles par le chuintement de ses orteils sur le sol. À quelques mètres d’elle un trio de danseuses ondoie lentement, les épaules souples et les poignets déliés. Plus loin, deux hommes s’empoignent et luttent pour finalement se pénétrer à tour de rôle : un duo voluptueux mais pourtant sans affects, où les corps s’embrassent entre deux plis d’une toge au drapé sculptural.

Dança Doente semble jouer d’une complexe sensation d’incohérence, qui résulte autant peut-être d’une maladresse de composition que du désir de susciter chez le spectateur une autre manière de regarder la danse, davantage contemplative : à l’image sans doute des interprètes qui chacun à leur tour viennent s’immobiliser en bordure de plateau, il s’agirait sûrement d’évoquer la possibilité offerte au public d’entrer dans la transe. Mais Dança Doente peine pourtant à trouver unité et relief, et nous laisse dubitatif.

Vu au T2G – Théâtre de Gennevilliers. Une pièce de Marcelo Evelin/Demolition Incorporada. Concept et chorégraphie, Marcelo Evelin. Création et interprétation, Andrez Lean Ghizze, Bruno Moreno, Carolina Mendonça, Fabien Marcil, Hitomi Nagasu, Marcelo Evelin, Márcio Nonato, Rosângela Sulidade, Sho Takiguchi. Dramaturgie, Carolina Mendonça. Lumières, Thomas Walgrave. Son, Sho Takiguchi. Danse traditionnelle japonaise, Heki Atsushi. Photo © Mauricio Pokemon.

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Publié le 24/10/2017


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