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© Nada Productions

« [Retour sur] DansFabrik à Brest, un festival éclectique et prometteur. »

Pour sa sixième édition, le festival DansFabrik à Brest offre une programmation éclectique et audacieuse. De multiples propositions inédites s’entrechoquent avec la danse bouillonnante des chorégraphes chiliens à l’honneur cette année. Sur scène, les corps sont palpés, triturés : mis à nus ils dévoilent leur puissance organique et déchaînent une énergie salvatrice. Ailleurs l’entrave du mouvement révèle de nouvelles perceptions et ouvre à de prometteuses expériences.

Stéphanie Chène, comédienne et danseuse, présente sa dernière création à la Maison du Théâtre : Au Galop ! est le récit d’un combat, celui d’une mauvaise chute à cheval, de la longue hospitalisation et de la rééducation qui s’en suivent. Dans le huis clos d’une chambre d’hôpital, seulement suggérée par une chemise blanche, l’impossibilité de se mouvoir délie la langue. Harnachée, suspendue la tête en bas ou les jambes repliées, elle apprivoise peu à peu cette entrave et manie elle-même les sangles qui la retiennent. Elle se contorsionne ou se balance comme dans une nacelle pour réfréner l’envie de fuir, privée de ses élans. Cette proposition, sans doute la plus théâtrale du festival, est aussi intimement autobiographique ; le récit, tour à tour tendre et douloureux, ne sombre pourtant jamais dans le pathos.

© Alain Monot

Au fil de son monologue apparaissent, à peine esquissées, les figures familières du personnel soignant, réconfortant et chaleureux, des médecins moins loquaces ou des parents inquiets, à la mine déconfite. Évoqués au détour d’une posture, un unique accessoire ou du ton de sa voix ils se succèdent à son chevet et peuplent la longue attente. Sous la forme de brèves saynètes, elle relate aussi les instants de joie intense : les rencontres amoureuses ou la recouvrance de la marche, illustrée par la musique de Vivaldi et des images de paysages idylliques. Contre l’impuissance humiliante d’être nue, manipulée sans cesse au cours de longues heures désœuvrées se libère un flot continu de paroles qui traduisent les élans d’une voix intérieure.

Comme en réponse au geste entravé d’où la voix s’élève, Transmisor est une pièce en chant-signe, adaptée ici par la chorégraphe chilienne Maria Siebald. Initialement créée pour un public malentendant, elle trouve ici sa place parce que les gestes qui la façonnent font écho à la danse. La mise en scène est minimale : derrière l’interprète se dresse un triple panneau blanc surmonté d’un écran qui traduit graphiquement les pulsations de la musique. L’interprète conte avec les mains les paroles de chansons aussi transcrites dans un livret et audibles grâce à des casques audio, à disposition au bord du plateau. L’interprète, vêtue de noir, marque la cadence par le balancement de son bassin. Les signes qu’elle réalise nous sont souvent inconnus, parfois reconnaissables lorsqu’ils empruntent au mime : on en perçoit cependant toujours l’intention, dans les torsions de sa bouche ou l’intensité de son regard. Le rythme s’accélère sur un chant joyeux ou s’adoucit pour nous parler d’amour. Ses mains alors se font plus douces, elles touchent son buste ou effleurent son visage. Transmisor accomplit avec grâce la prouesse de saisir par les doigts la mélodie du chant, bien que la pièce, d’abord pensée pour quatre interprètes mais ici proposée avec une unique danseuse, pâtisse quelquefois de cette disposition un peu statique.

Les yeux recouverts d’un masque, nous voici menés un par un à notre siège, guidés par les musiciens. Confortablement installés nous sommes plongés dans l’univers de Blind, une pièce sonore et tactile du musicien Erwan Kervadec et de sa troupe. Avec une cornemuse, une batterie ou le martèlement d’un sac de graines, ils composent autour de nos oreilles attentives une partition touffue, assurément incongrue : aux stimuli sonores s’ajoutent parfois un souffle d’air puissant ou la sensation d’un claquement de doigt tout près de notre visage. L’ensemble est surprenant et souvent très intense : immobiles nous accueillons une multitude de sons et de rythme, parfois au prix d’une saturation sonore qui le rend insaisissable ; mais c’est sans doute le projet de Blind que de bouleverser notre perception et les habitudes de l’écoute.

© Fabien Cambero

À Brest la danse se donne aussi comme un élan chargé de tous les possibles, grâce à la force du geste commun. Oropel de la chorégraphe chilienne Carolina Cifras se présente ainsi comme une enquête chorégraphique basée sur la vie quotidienne dans le système néolibéral. Sur une petite estrade d’où s’élève une brume de fumée, six danseurs en costume argenté exécutent une ronde recueillie. Leurs petits pas chassés s’accélèrent et se délient : en ligne face à nous, les bras croisés, ils semblent désormais prêts à en découdre. La tension qui émane de leurs corps est palpable tandis que l’une d’entre eux chemine sur leurs épaules, s’agrippe de nuque en nuque sans jamais poser le pied à terre. Sans que l’on en perçoive la raison ils semblent mus par un empressement contagieux, et les situations improbables dans lesquelles ils se retrouvent, entravés par un monceau de chemises nouées ou entraînés dans une danse endiablée, semblent destinées à ne jamais aboutir complètement. C’est dans la récurrence de ces tentatives vaines que la pièce trouve sa force parce qu’elle met à nu le cheminement des gestes pour tenter de les accomplir, et dévoile sans les trahir les intentions des corps.

Nous voici face aux errances d’un groupe humain en quête de repères sur cette minuscule estrade : contraints à une proximité parfois oppressante chacun se livre à une tâche incongrue ; quelquefois ils traversent le plateau d’une démarche souple, animale, ou plus enjouée. Dos à nous ils poussent de longs feulements sans que l’on puisse tout à fait en discerner l’origine : seuls leurs thorax qui se gonflent par intermittence donnent le ton de cette jungle humaine. Tous ensemble ils se palpent, empoignent à pleines mains la peau qu’ils triturent ou malaxent : une danseuse à l’avant scène paraît essorée, pétrie. Traversés par une vague impérieuse ils marchent et s’esquivent, un à un s’en extraient ; un obstiné persiste à déambuler, comme s’il cherchait à éprouver la distance qui le sépare des autres. Toute proche une danseuse bat des mains et vocifère, les autres agacés la percutent pour la faire taire : ils finissent par se bousculer entre eux, tandis qu’elle jamais ne cesse : son insistance ravageuse est hilarante. Enfin tous s’apaisent dans un doux chant a capella : assis dos à nous ils basculent un à un sur le sol.  Seul s’élève encore un drapeau de fortune, une tige de bambou sur laquelle flotte piteusement un t-shirt jaune, dernier bastion d’une résistance par le geste à l’emprise capitaliste.

© Alain Monot 2

Au cœur des nouveaux ateliers des Capucins, le trio Carlos Canales, Nicolas Eyzaguirre et Juan Pablo Lerenas présentent Sillas, proposition pour une trentaine de danseurs amateurs et quelques professionnels. Chacun munis d’une chaise, ils habillent pour quelques temps l’immense dalle de béton d’une architecture mouvante et éphémère. Trois d’entre eux s’animent et dansent ou jonglent avec leurs chaises tandis que les autres s’inclinent un à un, simples témoins chargés d’une présence silencieuse. L’épure de la chorégraphie et la simplicité des gestes proposés fait pourtant écho à nos jeux enfantins, des chaises musicales aux familiers bancs publics et leur galerie d’occupants. Parfois aérienne, à l’image de cette sculpture de sièges empilés un à un à la faveur d’une stabilité improbable, la pièce se fait aussi monumentale : ainsi se dresse peu à peu une échelle de chaises imbriquées qu’ils escaladent en utilisant le mouvement de bascule des dossiers de siège. Sans cesse ils altèrent et recomposent l’équilibre précaire de la structure, qu’ils gravissent suspendus à un barreau, tandis que leur pied cherche à tâtons le suivant : ils semblent incarner incarnent avec une douce légèreté le fantasme collectif se balancer sur sa chaise, puis de passer au travers. Il n’en restera qu’une, sur laquelle s’assoit un musicien qui égrène quelques notes de ukulélé.

La soirée s’achève avec la splendide pièce chorale d’Amanda Pina, la bien nommée Danse et Résistance. Une fois n’est pas coutume, les spectateurs sont conviés sur le plateau du grand théâtre, encadré pour l’occasion de grands panneaux blancs sur lesquels se succèdent les logos des grandes firmes multinationales. Dupliqués à l’infini ils composent un élégant papier peint, faussement naïf. Au centre une lente litanie a déjà commencé : quatre danseuses déambulent en cercle ; parées d’un collier de pailles colorées, elles arborent entre leurs mains un long ruban ajouré et psalmodient en choeur. Les danses traditionnelles chiliennes donnent ici le prétexte d’une pièce résolument engagée, où le geste s’affirme comme force de résistance.

©nadaproductions

Intelligemment réduite autour de quelques scènes à l’intensité prodigieuse, la chorégraphie semble s’étirer hors du temps familier : il ne s’agit plus d’en saisir les détails mais de se laisser absorber par la litanie hypnotique du cercle perpétuel et d’éprouver les tensions muettes qui parcourent le plateau. À cette ronde collective se mêlent des danseurs jusqu’ici dissimulés dans le public qui rejoignent et gonflent les rangs d’une procession envoûtante. Quelques images s’impriment durablement sous les paupières : des enfants se livrent à une danse surprenante, si vive que les yeux ne perçoivent que le flou des mollets ramenés de part et d’autre de la jambe de terre. Plus tard, nous sommes à leurs pieds, assis à terre et vulnérables, tandis que les danseurs se dressent presque par-dessus nous. Enfin une lumière d’un rouge éclatant inonde la scène : face à nous une danseuse incarne un redoutable totem humain, parée d’une tunique ornée de franges, la langue tirée, presque immobile pendant de longues minutes. Happés par sa présence captivante, la salle entière retient son souffle.

Autour de chaque pièce ont lieu des rencontres et de multiples ateliers : le public brestois est à la fête, car DansFabrik a su rassembler autour de lui des propositions audacieuses et foisonnantes.

DañsFabrik, Festival de Brest, édition 2017. Photo 1 – Danse et Résistance © Nada Productions. Photo 2 – Au Galop ! © Alain Monot. Photo 3 – Oropel © Fabien Cambero. Photo 4 – Sillas © Alain Monot. Photo 5 – Danse et Résistance © Nada Productions.

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Publié le 14/03/2017


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