Catherine Diverrès & Carolyn Carlson, Pièces de répertoire de 1973 à 2012

Par . Publié le 01/04/2018

immersionclaurent_philippe

Pièces de répertoire de 1973 à 2012 s’offre comme un hommage à deux grandes dames de la danse française : Catherine Diverrès et Carolyn Carlson. Les deux chorégraphes présentent en diptyque quelques fragments de leurs solos les plus remarquables, qui ont marqué comme des jalons leurs parcours d’artistes. Des danses expressives ou plus contemplatives, inspirées par leur rencontre avec le maître de buto Kazuo Ôno.

O Senseï s’ouvre sur une scène cacophonique : alors que les haut-parleurs crachent une musique rugueuse et agressive, une danseuse à la silhouette androgyne et vêtue d’un costume noir, immobile devant un panneau blanc, nous scrute d’un air austère. Le silence revenu elle se met en mouvement : ses gestes sont brusques, étriqués, accentués vers le sol ; un solo torturé pour une danse expressive, guidée par les mouvements de ses yeux. En pas chassés elle claquète et martèle le sol de ses talons ; tel un pantin désarticulé elle projette ses bras et ses jambes dans des directions opposées. Sa partenaire entre en scène et ôte sa veste ; au son des mélodies de Chopin elle avance d’une démarche lente et hésitante, sur demi-pointes, les bras tendus devant elle et les paumes ouvertes. Ses poignets brusquement se relâchent et ses doigts souples s’enroulent et se délient. Une projection vidéo complète le duo : quelques images en noir et blanc, en hommage à Kazuo Ôno. Vêtue du même costume que son maître, la danseuse se prosterne devant lui et entame une torsion du buste prolongée jusqu’au sol par les plis de sa longue robe et le tissu drapé autour de ses épaules. Grimée de blanc, elle livre ici une danse votive, solennelle et recueillie, sur les mélodies mélancoliques d’Ingrid Caven.

Carolyn Carlson elle-même interprète la puissante chorégraphie d’Immersion : baignée de rayons de lumière, elle voyage entre deux tables basses sur lesquelles sont posés un vase, un bol d’eau et un pinceau de calligraphe. Ses mouvements, initiés depuis le bout des doigts, tracent dans l’air courbes et entrelacs, et ses paumes glissent et enlacent son torse tandis que sa bouche se tord en grimaces, les lèvres entrouvertes. Du plat de la main elle disperse une pellicule d’eau versée sur la table et l’onde vibratoire se propage ensuite dans tout son corps : elle s’ébroue des genoux et des épaules, semble jongler avec les clapotis de l’eau lorsqu’elle recueille dans sa paume le bruit d’une goutte qui s’écrase au sol. D’un ample geste du bras, vif et presque violent, elle dépose délicatement une pincée de sel qui se dissout en volutes dans l’eau du vase. Parfois sa silhouette entière frétille et piétine, sa chevelure tournoie au vent et ses doigts démesurément longs se recroquevillent comme autour d’une proie invisible.

Isida Micani revêt ensuite pour Density 21.5, le solo fondateur de la chorégraphe, un bien étrange costume : fluide à droite, moulant à gauche, d’un vert d’eau délicat et translucide comme les ailes d’un insecte aquatique. Les gestes semblent ici davantage inspirés des figures de la danse classique, et d’une rotation de hanche naît une arabesque aérienne et légère qui se mue en attitude mêlée de lentes reptations. Ses bras oscillent, comme portés par l’air et les violons vaporeux d’Edgar Varèse.

Pour Mandala, un cercle de sable a été précautionneusement tracé au milieu du plateau, dans lequel la danseuse est enclose. Un cône de lumière l’entoure encore au centre de ce cercle, sur lequel sont projetés des motifs labyrinthiques : dans ce périmètre restreint elle se livre à une danse puissante, qui tente sans cesse d’en déborder les contours : elle longe de la main le faisceau lumineux, ondule des épaules et ploie son buste par de puissantes contractions abdominales. Le labyrinthe grandit et tournoie jusqu’au vertige ; la danseuse devient le pivot autour duquel apparaissent d’immenses hélices. Entraînée dans un cercle vicieux aux allures d’autel sacrificiel ses gestes s’affolent ; elle chancelle puis parvient à s’extraire de la ronde infernale pour s’apaiser enfin.

Vu au Centre National de la Danse à Pantin. O Senseï, Chorégraphie Catherine Diverrès. Interprétation Catherine Diverrès et Katja Fleig. Density 21.5, Chorégraphie Carolyn Carlson. Interprétation Isida Micani. Immersion, Chorégraphie et interprétation Carolyn Carlson. Mandala, Interprétation Sara Orselli. Photo Immersion © Laurent Philippe.


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