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© Olivier Charlot

Early Works / Vera Mantero & Claudia Triozzi

En cette rentrée automnale, le CN D programme un ensemble de pièces remontées, rejouées par leurs créateurs-mêmes, ou par leurs créatrices plutôt : Lucinda Childs, Vera Mantero, Claudia Triozzi, Maguy Marin, Mathilde Monnier et La Ribot. Alors qu’on aimerait se débarrasser de ce re- du retour de, notre vocabulaire éprouve des difficultés à ne pas caractériser ces pièces comme des monuments du passé, qu’on viendrait dépoussiérer dans un geste volontariste. Pas tout à fait des recréations donc, pas un exercice forcé d’excavation ou une fascination pour les origines, leur présence aujourd’hui au programme semble bien plutôt obéir à la volonté des chorégraphes de (re)visiter ou seulement de continuer à accompagner son propre répertoire, de pouvoir le réinvestir d’énergies nouvelles, de tester sa manière de résister au temps, de démontrer son actualité et sa puissance. Elles sont aussi, dans l’ordre ordinaire des tournées, des pièces qui simplement restent au programme, qui continuent à être demandées et appréciées, à juste titre.

Le temps d’une soirée fut présenté deux programmes : trois pièces pour Vera Montero et une performance tenue dans trois salles successives pour Claudia Triozzi, créées entre 1991 et 1996 pour les premières et en 1998 pour la seconde. Des soli, au (tout) début de leur transition d’une position d’interprète à un statut d’auteur. Une portugaise et une italienne mais vivant et travaillant en partie en France, attirées par le renouveau de la danse hexagonale de la décennie 1980.

Avec le premier programme consacré à Vera Mantero, les trois courtes pièces proposées rentrent dans un rapport de confrontation avec un texte, un morceau musical, autant de références culturelles précises qui semblent fonctionner, sur un plan personnel et politique, comme point de départ de ses chorégraphies. Sont convoqués le poète e. e. cummings et un de ses passages sur la danseuse Joséphine Baker (caractérisée comme « créature, « Quelque chose », « chose mystérieuse »), Thelonious Monk dont le morceau de jazz Ruby, My Dear, répété sur scène deux fois, a un temps obsédé la chorégraphe, le véhément Jean Dubuffet d’Asphyxiante culture et l’ultra-connu Olympia de Manet. Chacune des trois pièces, d’une vingtaine de minutes, fonctionne sur une impression première très forte, et vient perturber quelque chose, en utilisant ce répertoire de textes critiques comme levier d’une réflexion contemporaine sur l’interprétation, en venant réincarner ces textes et ces figures d’hier dans un déplacement d’époque et de contexte qui sème le trouble.

Dans Perhaps she could dance first and think afterwards, on sent cette nécessité intérieure débordante. La scène, cernée à ses quatre coins de vieilles lampes à huile posées au sol au-dessus desquelles pendent des moulages de pied en latex couleur chair suspendus du plafond par des fils de fer tordus sur eux-mêmes (décor signé par le chercheur et théoricien brésilien André Lepecki), devient le ring où la chorégraphe, vêtue d’une simple robe verte, danse telle une Trisha Brown énervée voire même exorcisée, aux gestes bien plus outrés, touchant son corps au niveau des seins et du sexe, son visage grimaçant sans cesse, de manière répétitive sur le standard de jazz.

Dans Olympia, déshabillée exactement à la manière de la prostituée du tableau, elle tire le lit dans une longue diagonale depuis l’arrière-scène, déchiffrant Dubuffet à haute voix, puis s’installe sans le lit pour finalement incarner différents stades d’ennui et d’énervement devant l’exercice de la pose, ne trouvant pas de bonne position, se jetant hors du lit pour faire des claquettes, tirant sur ses cheveux. Sur un ton ironique, la pièce vient perturber ce classique de la peinture en redonnant vie à une modèle très indisciplinée. 

© Jorge Gonçalves

Avec le second programme consacré à Claudia Triozzi, Park de 1998 à aujourd’hui investit les studios 3, 4 et 5 situé aux étages supérieurs du Centre national de la danse, trois stations lors desquelles le public vient se disposer comme il le souhaite autour de l’auteur de la pièce. Lorsqu’il entre dans le premier, accueilli par Dancing Queen d’Abba, la pièce a déjà commencé et Claudia Triozzi, vêtue d’une robe bleue terne très simple, est assise avec autour de la tête un mystérieux engin trafiqué. L’impression tenace de la pièce est de faire irruption dans un intérieur domestique et tel un voyeur, d’assister aux cérémonies personnelles qu’une femme au foyer détachée, blasée, orchestrerait pour elle-même. Elle évolue en effet dans et entre les studios, tête haute et déambulant lentement et dignement, sans jamais un regard ni une expression du visage et chaque séquence est rythmé par le temps qu’il faut pour qu’elle fume une cigarette.

Dans les deux premiers studios, elle va effectuer à partir d’instruments du quotidien un ensemble de chorégraphies domestiques. Park baigne en effet dans une culture des objets du passé, qui déjà en 1998 devaient certainement sembler datés, ce genre de mobilier et d’objets à la fois pauvres et dignes typiques d’intérieurs de la classe moyenne du boom économique : tables en formica, cendrier en verre à facettes, mange-disque en plastique, plaque chauffante individuelle, tapis à poils longs synthétiques vert sapin… Claudia Triozzi s’assoit devant plusieurs de ces petites tables où sont disposés un ensemble a priori incohérent d’instruments qui vont lui servir d’outils pour exécuter des tâches mécaniques gratuites, mais où l’image de la chaîne ouvrière vient inquiéter le travail de la ménagère, où les gestes de l’usine deviennent presque indissociables des gestes de la maison : couper un gâteau de gélatine et en retirer les figurines qui y étaient piégées pour les laisser tomber dans une bassine d’eau moussante, remplir des coupelles métalliques avec un bac de sorbet au chocolat qui seront entrainés par un tapis roulant portatif qui les propulse au sol, chanter en s’accompagnant d’un porte-toast métallique raclé sur le formica.

A quelque distance, on éprouvera toujours un doute sur l’identité et la matérialité des choses manipulées, tant imprévisible est leur rencontre, et cette description n’en évoque que certaine. Jamais dénuées d’humour, dans cette jouissance invisible que procurer le plaisir de faire déraper des situations sans conséquences, ces saynètes font des objets du chez soi des instruments de conformation et de libération à la fois et Park serait de cette façon une sorte de Semiothics of the Kitchen de Martha Rosler qui aurait décidé, avec le même sérieux, de tout envoyer balader. A contrario de l’héroïne de Safe, film de Todd Haynes sorti en 1995, où une jeune femme au foyer s’éteint à petit feu, tétanisée, sans savoir comment réagir à son aliénation et à son effacement, la femme de Park se débat superbement.

La pièce s’articule jusqu’à aujourd’hui, dans un troisième et dernier studio, par une addition qui poursuit le projet en cours et en plusieurs volets Pour une thèse vivante, constituée d’entretiens avec d’autres interprètes. Cette extension naturelle apportée à la pièce d’origine vient redire avec beaucoup de force le lien tenace qui mêle le travail ménager au travail à la chaîne, et convainc à nouveau de la nécessité de son projet actuel de grande enquête sur les gestes du travail. C’est un parcours vers une expérience d’émancipation féminine difficile mais nécessaire, toujours à double tranchant, dont Park nous montre avec subtilité un chemin, qui à partir d’une expérience de vie saccagée peut se retourner contre l’idée d’exploitation par l’articulation d’une conscience et d’une révolte.

Vu au Centre National de la Danse de Pantin. Olympia, spectacle créé en 1993, One mysterious thing said e.e. cummings, spectacle créé en 1996, Perhaps she could dance first and think afterwards, spectacle créé en 1991 pour le festival Europalia, conception et interprétation Vera Mantero. Park de 1998 à aujourd’hui, spectacle créé en 1998, conception et interprétation Claudia Triozzi. Photo © Olivier Charlot / Jorge Gonçalves.

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Publié le 10/10/2016


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