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Ecce (H)omo, Paula Pi

Déjà remarquée dans le cadre du programme « Scène du geste – chapitre 1 » où elle avait interprété des extraits de ce travail en cours, la jeune chorégraphe d’origine brésilienne Paula Pi revient au Centre National de la danse à Pantin afin d’y présenter sa forme finale : Ecce (H)omo. La chorégraphe, qui développe depuis maintenant plusieurs années un travail de recherche autour du cycle Affectos humanos (1962) de la chorégraphe allemande Dore Hoyer (1911-1967), signe un magnifique solo dans lequel elle trouble genre et Histoire. L’artiste n’est pas la première à se réapproprier l’oeuvre de Dore Hoyer, les chorégraphes allemandes Susanne Linke et Arila Sieger ont en effet chacune « rendu hommage » à cette figure de la danse expressionniste allemande en reconstruisant et interprétant ce solo à la fin des années 80. Le chorégraphe allemand Martin Nachbar (avec qui Paula Pi a d’ailleurs collaboré) a également signé en 2008 la pièce Urheben/Aufheben (UA) à partir d’une réflexion théorique sur les archives de la pièce Affectos Humanos.

Au regard d’un ensemble de projets chorégraphiques qui tirent leur genèse dans le répertoire des anciens, le solo Ecce (H)omo s’inscrit dans une réflexion plus vaste sur la mémoire en danse et vient alimenter une série de pièces qui ont été présentées dernièrement à Paris et en Île-de-France : BOMBYX MORI (2016) d’Ola Maciejewska autour de la figure de Loïe Fuller, Continued project (2015) de João dos Santos Martins à partir du Continuous Project Altered Daily (1970) d’Yvonne Rainer, ou encore le duo Époque (2015) de Volmir Cordeiro et Marcela Santander à partir notamment des figures de Valeska Gert et Anita Berber. Le danseur et chorégraphe François Chaignaud a également interprété des danses d’Isadora Duncan il y a quelques semaines dans le cadre de l’exposition Icônes de l’art moderne / La collection Chtchoukine à la Fondation Louis Vuitton.

Le passé est donc plus que jamais présent sur les scènes de danse aujourd’hui. Pour reprendre l’expression employée par le philosophe Jean Baudrillard, une véritable « danse des fossiles¹ » s’active depuis une quinzaine d’années en France. En atteste cette effervescence autour d’un back to basics qui engage un travail critique de la part de jeunes chorégraphes émergents qui soutiennent leurs recherches – chorégraphiques, esthétiques, théoriques – sur les grandes figures de la danse du XXe siècle. « Quelle attitude devons nous avoir face à l’histoire et à en quoi cette opération d’appropriation est aujourd’hui critique ? » soulève la chorégraphe polonaise Ola Maciejewska dans un entretien, « J’aime souvent associer l’appropriation à l’invocation de fantômes » rajoute-t-elle. Les fantômes de la danse sont donc aujourd’hui bien arrachés de leurs sépultures par leurs pairs afin de servir de substrat à l’écriture du mouvement. « Si je danse avec les fantômes, c’est que je souhaite en faire l’expérience. Je pense qu’il s’agit ici d’un désir d’anthropophagie ou de cannibalisme. » déclare quant-à-lui le chorégraphe portugais João dos Santos Martins dans un autre entretien.

Ces précédentes pièces ne sont cependant pas des projets isolés ni spécifiques à cette nouvelle génération. Après le rejet historique qui caractérisa « la nouvelle danse » dans les années 80², les artistes du champs chorégraphique ont commencé peu à peu à reconsidérer leur histoire et à voir leur patrimoine comme une possible source créatrice. De nombreuses pièces créées autour des années 2000 tirent en effet leur genèse dans les figures tutélaires de l’histoire de la danse et s’inscrivent inconsciemment dans cette course aux fantômes. Parmi ces pièces, nous retrouvons Le Dernier spectacle (1998) de Jerome Bel, Hommages (1998) de Mark Tompkins, Morceau (2001) de Loîc Touzé, Phasmes (2001) de Latifa Laâbissi, Signé, signés (2001) de Mathilde Monnier. Ces dernières années, nous avons également pu constater un regain d’intérêt de la part de certains chorégraphes établis dans le paysage artistique international avec des projets autour de ces notions d’auctorialité et de réappropriation : Écran Somnambule (2009) de Latifa Laâbissi à partir de La Danse de la sorcière (Hexentanz, 1926) de Mary Wigman, Flip Book (2010) de Boris Charmatz à partir du livre de photo sur Merce Cunningham 50 ans de danse, ou encore Monument 0.1 : Valda & Gus (2015) de la chorégraphe hongroise Eszter Salamon à partir des souvenirs de Valda Setterfield et Gus Solomons Jr, deux anciens danseurs de la Merce Cunningham Dance Company. L’histoire de la danse ne s’envisage donc plus aujourd’hui comme un panthéon sacré et inviolable mais bien comme un site « d’extraction culturelle à ciel ouvert.³»

Avec Ecce (H)omo, Paula Pi traverse un cycle de cinq danses qui ont chacune pour genèse un « affect humain » : la vanité, le désir, la haine, la peur et l’amour. Chaque solo dure trois à cinq minutes et est accompagné par la musique enregistrée de Dimitri Waitowitch. Après avoir dansé deux premiers soli, la chorégraphe prend la parole dans la pénombre de la salle. Elle raconte l’histoire de ces danses à travers un récit à plusieurs voix. Impossible de savoir qui parle exactement : Dore Hoyer ? Paula Pi ? Une tierce personne ? « J’aime brouiller les pistes » rajoute-t-elle. Ce récit introspectif fictionné est ensuite troublé par une parole qui se transforme au fur à mesure des soli, parasitée par l’introduction de nouveau mode d’élocution comme le verlan ou la transposition de la syntaxe germanique à son discours prononcé en Français. La figure de Paula Pi apparait alors comme parasitée et traversée par différentes temporalités, comme en écho à la cassette vidéo qui a servi de support à son apprentissage en autodidacte des soli qui composent Affectos Humanos : les bandes magnétiques qui grésillent et qui sautent à force d’avoir été rembobinées et regardées, le son et l’image à l’épreuve du temps. Les aspérités de l’archive sont ici au service d’une mise en fiction qui interroge les modes d’écoute et d’intelligibilité.

Sous de magnifiques lumières quasi lunaires, Paula Pi évolue au centre d’un sol blanc immaculé. En chemise et pantalon en jean, la danseuse aux cheveux courts brouille une nouvelle fois sa figure en ajoutant à son visage un nouvel élément à caractère masculin. Dans la pénombre, elle se travestit d’une fine moustache naissante esquissé avec le bout de ses doigts sous nos yeux. « C’est aussi l’histoire de se mettre dans la peau de quelqu’un d’autre, le temps d’une danse. » nous dit-elle. Plus tard, après avoir dansé un autre solo, elle complétera cette moustache par une barbe toujours dessinée sous nos yeux. « Je me suis rendu compte que je prenais beaucoup plus de plaisir à être sur scène comme ça » glisse-t-elle entre deux anecdotes sur la vie de Dore Hoyer. Cette nouvelle identité vient alors s’ajouter à celle de Paula et Dore : trois entités indéfinies dans un seul et même corps. Ces différentes strates, entre genre, mémoire et histoire, produisent une silhouette androgyne a-genrée dont le corps serait le temple de l’écriture d’un geste fantomatique dénué de toute référence. La danse « expressionniste » de Dore Hoyer devient ici quasi abstraite.

Avec Ecce (H)omo, Paula Pi signe un fascinant solo où l’écriture sensible et épurée du geste fait apparaitre le souvenir d’une image fugace et fantasmée de la chorégraphe allemande. Son interprétation, toute en pudeur et modestie, est profondément touchante et laisse transparaitre en filigrane, dans une sublime séquence finale, le fantôme de Dore Hoyer.

¹ Jean Baudrillard, L’illusion de la fin ou la grève des événements, Éditions Galilée, L’Espace critique, 1992.
² Isabelle Launay, Les Carnets Bagouet. La passe d’une œuvre, Éd. Les solitaires intempestifs, juin 2007.
³ Simon Reynolds, Rétromania – Comment la culture pop recycle son passé pour s’inventer un futur, Attitudes, Le mot et le reste, 2012.

Vu au Centre National de la danse à Pantin. De et avec Paula Pi. Regard extérieur, accompagnement et scénographie Pauline Brun. Collaboration dramaturgique Pauline Le Boulba. Création lumières Florian Leduc. D’après une chorégraphie original de Dore Hoyer (© Deutsches Tanzarchiv Köln). Musique Dimitri Wiatowitsch. Transmission des danses Martin Nachbar. Capture d’écran © Stéphane Caroff. 

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Publié le 10/04/2017


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