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Aglaé Bory

Espæce, Aurélien Bory

« Vivre, c’est passer d’un espace à un autre, en essayant le plus possible de ne pas se cogner. » Cette phrase de Georges Perec citée en exergue par Aurélien Bory est une belle introduction à la dernière création du metteur en scène. Dans Espæce, comme c’est souvent le cas chez Bory, une troupe de comédiens acrobates est mise en mouvement par un décors mobile et tactile avec lequel elle doit composer. Ce travail gestuel intense et rigoureux trouve un écho inattendu dans l’écriture de Georges Perec. Si le titre du spectacle renvoie à un ouvrage précis, Espèces d’espaces, c’est de l’œuvre entière du génial écrivain qu’il s’inspire en fait. Bory retient de la pratique de Perec un travail intense de la forme qui, loin de se verrouiller en un système clos, ouvre à tout un monde extérieur.

Le décors est on ne peut plus sobre. La scène vide est bouchée par un haut mur sombre et décrépi qui occupe le fond de toute sa hauteur. Seul deux issues de secours situées aux extrémités ponctuent l’immense façade. Sept personnages débarquent alors dans cet espace froid et imposant et s’alignent en rang d’oignons dos au mur, un livre à la main. Le début du spectacle est marqué par l’emprise des mots. Des directives lapidaires sont projetées sur la façade que la bande de lecteurs s’empresse d’appliquer. Rapidement pourtant, ces derniers s’emparent des instructions dans un geste de mise en scène très élégant. Des mots simples sont reconstitués par l’ensemble des comédiens qui reproduisent chacun une lettre en tordant le livre qu’ils tiennent. Les mots s’égrènent ainsi au son des pages tournées, composant une phrase hachée qui invite à ne pas seulement la lire mais à la faire vivre. Ce que les interprètes de Espæce vont s’atteler à faire sans décrocher un mot.

L’énorme façade que l’on pensait inamovible s’anime doucement. Les corps qui s’y appuient suivent sa lente oscillation. Lentement, et avec un grondement puissant, la paroi massive avance et chasse les frêles humains qui se trouvent sur son chemin. Cet obstacle immense va guider la chorégraphie. À l’instar du bras robotique dans Sans objet, le mur polymorphe sert d’agrès avec lequel les interprètes construisent leurs déplacements. Le décors est actif, il se plie, se déplie et se déploie en emportant dans son tourbillon les personnages qui, loin d’être écrasés par sa masse, se meuvent avec une agilité inouïe et millimétrée dans son réseau de circonvolutions.

C’est une habitude chez Bory, les interprètes semblent défier les lois de l’apesanteur. Même lorsqu’ils feuillettent le livre de Perec, les corps ne peuvent s’arrêter que temporairement avant d’entrer dans une chorégraphie alambiquée, se tordant en tous sens pour continuer la lecture. Leur agilité est telle qu’elle confine au numéro d’acrobate. L’impressionnant défi physique que représentent ces acrobaties est toutefois camouflé derrière une aisance manifeste. Les corps, chez Bory, semblent légers et lestes, plongés dans un monde qui échappe à toute pesanteur. Et pourtant, cette forme de pesanteur n’est pas complètement absente du spectacle. Elle jaillit sans prévenir au détour d’un pas de danse ou d’une saynète amusante.

Cette lourdeur, cette noirceur, c’est celle d’un passé obscur inspiré de la biographie de l’écrivain qui a croisée les heures sombres du siècle dernier. En filigrane de la succession de tableaux amusants et survoltés, transpire une histoire tragique de disparition et déportation. Un vide qui creuse la pièce de l’intérieur, qui s’immisce imperceptiblement jusqu’à devenir manifeste. Ainsi, cette part latente et sombre produit un décalage dans le ton général et fait dérailler l’enchaînement parfaitement huilé des situations. À l’émerveillement et l’humour succède une angoisse rentrée, sur laquelle se clôt la représentation – de manière plutôt abrupte il faut bien le dire. Cette dernière image latente de corps disparus ne suffira pas à faire oublier l’énorme énergie et les efforts déployés par les interprètes tout au long du spectacle pour échapper à l’emprise de la pesanteur.

Vu à la Maison des arts de Créteil. Conception, scénographie et mise en scène Aurélien Bory. Avec Guilhem Benoit, Mathieu Desseigne Ravel, Katell Le Brenn, Claire Lefilliâtre et Olivier Martin-Salvan. Création lumière Arno Veyrat. Composition musicale Joan Cambon. Conception technique décor Pierre Dequivre. Costumes Sylvie Marcucci. Photo d’Aglaé Bory.

Espæce, Tournée 2016/2017

Le 8 et 9 décembre 2016 au Parvis, Scène nationale Tarbes-Pyrénées
Du 13 au 17 décembre 2016 au Théâtre National de Toulouse Midi-Pyrénées
Du 4 au 8 janvier 2017 au Théâtre du Nord à Lille
Le 12 et 13 janvier 2017 au Volcan au Havre

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Publié le 19/11/2016


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