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Faits et gestes, Noé Soulier

Faits et Gestes, la dernière création du jeune chorégraphe Noé Soulier, porte de nouveau sur scène les expérimentations corporelles et kinésiques qui lui sont chères. L’attention portée au geste et à son initiation est sans cesse renouvelée, pour faire éclore leur portée symbolique ou expressive. Les quatre danseurs qui l’incarnent (Anna Massoni, Norbert Pape, Nans Pierson et Noé Soulier) s’y livrent comme sur un ring et font l’épreuve d’une gestuelle technique et impulsive pour laquelle aucun ne ménage sa peine.

La pièce s’affiche comme une succession de « scores », des actions abstraites ou plus imagées à travers lesquelles s’éprouve la distinction constitutive entre fait(s) et geste(s). Tout en laissant affleurer la fascination du chorégraphe pour l’émulation conceptuelle de la post-modernité américaine, les danseurs combinent à loisir les éléments d’une phrase commune, partition dynamique d’élans transmués en violentes ruades, de sauts décochés et d’impulsions projetés vers l’espace ou le sol. Tous partagent une énergie semblable, condensée en de puissantes impulsions, libérée par de brefs accents des genoux, claqués l’un contre l’autre.  Leurs mouvements fouettent l’air et les danseurs semblent se mouvoir par constant déséquilibre : rarement immobiles, ils s’érigent sur la pointe des pieds dès qu’ils prennent contact avec le sol, prêts à jaillir. Dans le silence leurs pieds grincent sur le sol, ponctuent leurs respirations haletantes et la transpiration peu à peu colore leur t-shirts. Soulier fait le pari d’un danse ouverte, tendue vers l’espace, et les interprètes sont toujours visibles sur la scène ou en bordure de plateau : la pièce est parcourue de tensions spatiales et géométriques qui structurent les corps.

Les élans inachevés se succèdent et la répétition continue des mêmes ressources gestuelles confine quelquefois à une certaine fadeur : la danse peine à explorer la gamme infinie des variations d’intensité du mouvement. Dévoiler la pureté de ces formes conduit Noé Soulier à disqualifier le caractère expressif ou narratif de l’action et le spectateur peine à déceler des points d’accroche du regard ; pour jaillir sans cesse avec la même puissance les danseurs semblent convoquer toujours les mêmes centres d’initiation : les sauts naissent d’une secousse du bassin, d’une flexion du pied ou de la tête.

Si l’on regrette souvent que derrière l’action trop peu souvent la chair affleure, les solos donnent heureusement l’occasion à chaque danseur d’un peu plus se dévoiler. Les oraisons de Bach et Froberger en sont le ressort, qui donnent à éprouver des qualités gestuelles plus fines et sensibles, davantage expressives. La danse se fait trompe-l’œil et semble composer devant nous l’esquisse d’une langue de signes, où les jeux de regard se mâtinent de la charge expressive du geste des mains : chaque mouvement semble avoir pour principe de désigner, non de représenter. La danse devient tactile et les doigts longent leurs flancs, glissent ou effleurent la peau. Habilement ces instants solitaires donnent à éprouver l’intervalle et la distance possible entre les corps, qui parfois se rejoignent.

Le quatuor se nourrit de ces multiples structures et colore sa danse de duos complices ; les interprètes enfin s’autorisent quelques pauses et font l’épreuve de la présence immobile. Celle-ci donne à leurs gestes épaisseur et texture et dévoile l’ébauche d’une danse kaléidoscopique qui diffracte les gestes et les sons, au rythme de quelques notes de musique doucement égrenées.

Faits et gestes développe un propos quelquefois rugueux mais toujours ambitieux, heureusement porté par un quatuor de danseurs fougueux qui parviennent à trouver leur place hors des cadres imposés, au cœur même du mouvement.

Vu au Centre National de la Danse à Pantin dans le cadre du Festival d’Automne à Paris. Conception et chorégraphie de Noé Soulier. Avec Anna Massoni, Norbert Pape, Nans Pierson et Noé Soulier. Lumière et coordination technique : Léonard Clarys. Musiques : Johann Noé Jakob Froberger et Johann Sebastian Soulier Bach. Photo de Chiara Valle Vallomini.

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Publié le 20/11/2016


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