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La fille du collectionneur, Théo Mercier

Figure émergente de l’art contemporain, le plasticien Théo Mercier a connu une ascension fulgurante qui a rapidement culminé avec sa nomination au prix Marcel Duchamp en 2014. Cette même année, le jeune lauréat entamait un basculement de sa pratique sculpturale vers le monde du spectacle vivant avec Du futur faisons table rase. Il revient aujourd’hui au théâtre Nanterre Amandiers avec sa nouvelle création La fille du collectionneur, une expérience ineffable et envoûtante autour des questions de la mémoire et de l’héritage. Entouré pour l’occasion d’une équipe de choc (Marlène Saldana, Jonathan Drillet, François Chaignaud, Angela Laurier et Harris Gkekas) le jeune virtuose propose un objet théâtral inhabituel où la scénographie devient le socle de la représentation.

La fille du collectionneur est une enquête poétique sur une disparition, le portrait d’une grande figure absente, celle d’un père amateur d’art dont l’héritière, jouée par Marlène Saldana, reste seule parmi un capharnaüm d’œuvres. Tandis qu’elle est emmitouflée dans un cocon douillet où elle règne en tyran de guimauve, une silhouette gracile et baroque (celle de François Chaignaud) apparaît en alternance et inonde l’espace de sa beauté énigmatique.

La pièce présente un embryon de narration qui s’incarne dans une succession de tableaux distincts, installations visuelles que les comédiens ont pour tâche d’activer. Les corps parlent, mais leur langue reste anodine, minimale ou stéréotypée, à l’image de l’inventaire du commissaire-priseur qui ouvre le spectacle, et pendant lequel Marlène Saldana mime chacune des œuvres énumérées. Quand ils ne sont pas programmatiques comme dans cette première séquence, les mots accompagnent l’atmosphère générale du tableau. Des mots comme parfum d’ambiance. À ce titre, les partitions superbement chantées par le danseur François Chaignaud ne se distinguent qu’en apparence du reste du texte. On le comprend vite, ce n’est pas le logos qui est au centre de l’œuvre du plasticien, mais bien plutôt la scénographie.

C’est dans ce champ plastique que Théo Mercier déploie toute l’étendue de son talent. Nous avions déjà été stupéfaits par la puissance du dispositif de son dernier spectacle, Radio Vinci Park, son nouvel opus propose à nouveau une expérience esthétique bluffante. Les éléments scéniques jouent un rôle moteur dans le spectacle. À l’origine de la narration, ils développent une véritable « histoire scénographique ». C’est ainsi qu’au-delà du patriarche absent, la figure centrale reste peut-être cette sculpture imposante qui occupe tout l’espace, entrelacs géométrique de tiges métalliques évoquant tout autant une grande aire de jeu que les recherches formelles modernistes, autoportrait métaphorique de la fille du collectionneur. La représentation se dédouble entre un corps de chair et d’os bien vivant et animé et sa contrepartie réifiée où s’exprime avec plus de prégnance la vision singulière de Mercier.

Ce formalisme ne manque pas de dérouter. Face au mutisme du dispositif, on peut avoir le regret d’une certaine dimension autotélique. En choisissant la figure du collectionneur et le microcosme de l’art comme monde, Théo Mercier réalise un geste très autocentré. Beaucoup des sous-entendus métaphoriques sur le poids de l’héritage et la filiation perdent de leur caractère général par cette référence à un milieu déterminé, et ces réflexions sonnent plutôt comme des remarques personnelles sur un monde clos que l’artiste semble bien connaître. Vues sous ce prisme, les réflexions se réduisent à des pensées sur la pesanteur d’un certain héritage moderniste, incarné dans cette grande sculpture métallique, héritage mis en branle par les contorsions énergiques et lascives d’Angela Laurier. Il en résulte un sentiment gênant d’autarcie qui tient le propos en laisse.

S’arrêter à ce constat amer serait cependant injuste au vu de la créativité et de la puissance du travail scénographique qui arrive heureusement, de par sa nature foncièrement ambivalente, à faire dériver le spectacle vers des eaux plus troubles, bains mouvants qui sont vraiment le milieu de prédilection du plasticien. L’embryon narratif formé dans La fille du collectionneur ne peut manquer d’éveiller une vive curiosité quant à l’orientation future de son œuvre. Et cette curiosité est bien le symptôme d’une singularité rafraîchissante.

Dans le cadre du festival Les Inaccoutumés de la Ménagerie de verre. Avec le soutien de la Fondation d’entreprise Hermès dans le cadre de son programme New Settings. Conception Théo Mercier et Florent Jacob. Avec François Chaignaud, Jonathan Drillet, Angela Laurier, Marlène Saldana et Harris Gkekas. Textes Jonathan Drillet et Marlène Saldana. Scénographie et sculptures Théo Mercier, Arthur Hoffner. Musique Laurent Durupt et les musiciens du Umlaut Big Band. Création lumière Eric Soyer. Photo © Martin Argyroglo.

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Publié le 22/11/2017


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