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Hugo Gumiel

FLA.CO.MEN, Israel Galván

Les rideaux sont ouverts à l’entrée du public. Les instruments sont en place, une chaussure blanche de bailador posée au sol, au centre. Sans transition, sans noir, Israel Galván arrive en scène, tapant des pieds et des mains. Le spectacle était au fond déjà en marche, depuis la chaussure blanche. Face à un pupitre, Galván lit des préceptes pour danseurs et danseuses de flamenco, exécute des figures tout en balançant les feuilles. Nous rions. Son attitude et les commentaires qui lui échappent sont drôles, on saisit vite la dimension burlesque du personnage et de ce qu’il va nous livrer. Le long prélude s’achève par un noir conduisant à l’entrée des musiciens, choisis avec soin par le chef bailador. Une chanteuse, violoniste et bassiste (Eloisa Canton), un guitariste (Caracafe), deux chanteurs (David Lagos et Tomás de Perrate), un percussionniste et un saxophoniste (Antonio Moreno et Juan Jimenez Alba, du collectif proyecto lorca), tous excellents.

Nul besoin d’être fin connaisseur de flamenco pour saisir la déconstruction orchestrée par Israel Galván. On pense à l’analyse bourdieusienne concernant la révolution symbolique que représente le travail de Manet, et plus précisément à l’idée que ce qui a permis au peintre de bouleverser les codes picturaux de son temps, fut d’abord la reconnaissance par les académiciens de son talent pompieriste. Israel Galván s’est vu desservir les plus grandes récompenses de la sphère flamenco (prix Premios Max en 2015 et 2014, médaille d’or du mérite des beaux-arts par le ministère de l’éducation, de la culture et des sports en 2011…), il peut, de ce fait, blasphémer à sa guise, ébranler codes et coutumes. Mais la rupture n’est pas absolue, et on salue cela. Le spectacle est d’avantage subversif que transgressif.

Un savant des traditions liées à un champ, comme l’est Israel Galván, joue avec, les manipule subtilement selon ses souhaits, plutôt que de tout envoyer valser avec un nihilisme grossier. Le principe de taper le rythme avec son corps par exemple, qui constitue presque l’essence fondamentale de la danse flamenca, est tourné en dérision lorsque le danseur soulève son t-shirt pour taper sur son ventre comme le ferait un enfant. La création musicale n’a plus grand chose de traditionnelle, on a l’impression d’assister à un jam free jazz. Tout ceci constitue, un premier point fondamental. Ce spectacle est, en effet, un vrai propos sur le traditionnel et son bouleversement, sur les critères implicites qui autorisent, aux yeux du groupe social, un individu à proposer de l’avant-garde.

Flacomen. Le titre est bien trouvé puisqu’il évoque l’autre grand sujet de la pièce : le transgenre. Une bonne partie du comique du spectacle émane de l’efféminement radical avec lequel danse le bailador. Le final appuie cette idée définitivement, clôturant l’œuvre par une apogée burlesque ; on applaudit, on rit. Là encore, le flamenco, pratique dont l’on sait que la place des femmes et des hommes est, comme dans la plupart des folklores, bien marquée par des fonctions, des costumes, se voit ébranler. Aussi aurait-il fallu être distrait pour avoir une lecture dépolitisée de la pièce. Dans le cas du genre troublé, cela semble évident. Peut-être moins en ce qui concerne le traditionnel bousculé. Le non respect de ce qui est établi dans un domaine artistique nous rappelle que rien ne va de soi, que l’on a un pouvoir d’action sur ce que le conservatisme tente de faire paraître immuable. C’est un beau travail que nous livre Israel Galván.

Vu au Théâtre de la Ville à Paris. Direction, chorégraphie & danse Israel Galván, musiciens David Lagos, Tomás de Perrate, Eloisa Canton, Caracafe, Proyecto Lorca (Juan Jimenez Alba & Antonio Moreno), direction artistique et chorégraphie de Sevillanas, Pedro G. Romero, mise en scène & chorégraphie de Alegrías, Patricia Caballero, lumières Rubén Camacho, son Pedro León, costumes Concha Rodríguez. Photo Hugo Gumiel.

Jusqu’au 11 février 2016 au Théâtre de la Ville à Paris

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Publié le 09/02/2016


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