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Gerard & Kelly : Reusable Parts/Endless Love, State of & Timelining

Figures émergentes de la scène contemporaine aux Etats-Unis, Ryan Kelly et Brennan Gerard forment depuis 2003 le duo Gerard & Kelly. Au carrefour de plusieurs pratiques artistiques, leur travail croise aussi bien le champ des arts plastiques que celui de la danse. Initialement basés à Los Angeles, les deux américains ont présenté à Paris ses dernières semaines une série de performances dans le cadre du Festival d’Automne à Paris. Présentée une première fois en 2016 au Palais de Tokyo dans le cadre du festival Do Disturb, la performance Reusable Parts/Endless Love a trouvé au Centre National de la Danse à Pantin un nouveau public. Ce premier rendez-vous avec Gerard & Kelly a permis de mettre en exergue un motif qui jalonne toute l’oeuvre des artistes : la figure du couple. En effet, depuis leurs premières créations, les deux artistes ne cessent de questionner cette figure poétique et de l’envisager à travers différentes grilles de lectures, qu’elles soient d’ordre social, politique ou affectif.

Créé en 2011, Reusable Parts/Endless Love fait de la performance Kiss de Tino Sehgal son substrat. Oeuvre phare de de l’artiste, Kiss (2002) est un duo où deux interprètes, un homme et une femme, s’enlacent pour danser une transposition chorégraphique d’un certain nombre de baisers de l’histoire de l’art parmi lesquels Manet Soft (1991) de Jeff Koons, The Kiss (1886) d’Auguste Rodin ou encore Le baiser (1908) de Constantin Brancusi¹. À partir d’un enregistrement audio pirate (Tino Sehgal interdit toute captation ou archivage de son travail) lors de plusieurs visites pendant l’exposition de l’artiste au musée Guggenheim en 2010, Ryan Kelly et Brennan Gerard ont élaboré une description orale de la performance, aujourd’hui utilisée comme partition. Mise en scène dans un dispositif qui semble faire référence à une architecture muséale (des cimaises grises amovibles), le spectateur est invité à déambuler à sa guise au sein du dispositif.

Debout dans l’angle d’une cimaise, une danseuse porte un casque audio sur ses oreilles et parle dans un micro. Elle décrit avec précision une scène passionnelle entre deux personnes, un couple qui s’embrasse. Sa description est ponctuée par des hésitations, comme si la scène qu’elle tente de formaliser est en train de se passer en direct sous ses yeux. Elle lève ses fesses vers le ciel comme si elle voulait toucher le plafond (…) il mord son doigt (…) il met ses mains sur ses hanches (…) il dit non (…) il attrape son pied, le secoue comme s’il voulait faire tomber quelque chose et il chute (…) il a les bras tendu, passe sa main gauche sous ses vêtement et caresse sa poitrine (…) s’allonge au sol (…) il ondule du bassin (…) caresse ses cheveux, agrippe ses cheveux (…) il mort gentiment son bras droit (…) caresse le sol du bout des doigts, du bout des orteils (…) s’embrasser l’intérieur du pli du bras, un peu comme un suçon… Au bout d’une dizaine de minutes, elle abandonne son casque audio et se positionne au milieu de l’audience, une cimaise est déplacée dans l’espace, un nouveau danseur émerge du public et prend sa place derrière le micro.

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Tandis que le second danseur répète le même texte à quelques détails près, le premier enregistrement sonore est diffusé via de petits hauts parleurs au dessus de l’installation. La danseuse retranscrit littéralement avec son corps la partition sonore. Elle interprète les deux rôles, celui/celle qui embrasse et celui/celle qui est embrassé(e). Lorsque le second danseur termine sa description, il laisse la place à une troisième danseuse et entame à sa tour sa propre partition chorégraphique dans un nouvel espace dessiné par le déplacement d’une cimaise. Ainsi de suite, cinq interprètes (Matthieu Barbin, Lenio Kaklea, Ryan Kelly, Angèle Micaux, Calixto Neto) se relaient derrière le micro avant d’entamer leur solo.

Leurs voix sont diffusées simultanément aux quatre coins du dispositif, des couples se forment, les partenaires s’échangent avec autant de variations possibles : homme/homme, femme/homme, femme/femme. Notons que lors de sa création à la St Mark’s Church à New York, trois des six interprètes de Reusable Parts/Endless Love était des artistes transgenre. Chaque duo est un jeu de négociation, les deux rôles permutent en continu, brouillant toute identification avec la partition originale. La dernière séquence éclate les couples : les danseurs portent désormais des écouteurs sur les oreilles et exécutent en silence la partition audio, chacun isolé dans un des espaces du dispositif. La pièce pourrait recommencée et être jouée à l’infini.

Créé spécialement dans le cadre de la deuxième édition du festival Parades for FIAC, State of a été présenté dans le Hall d’Antin du Palais de la Découverte à Paris, aile ouest du Grand Palais où se déroulait en parallèle la Foire Internationale d’Art Contemporain, partenaire de l’événement. Accueilli par le Chant des partisans (hymne de la résistance française pendant la seconde guerre mondiale) joué par un trompettiste juché sur le balcon de la rotonde qui surplombe l’audience, plusieurs centaines de spectateurs se sont réunis sous la verrière dessinée par l’architecte Albert Thomas. Avec un podium lumineux surplombé par une barre de pole dance pour seul accessoire, les trois danseurs (Konstantinos Papanikolaou, Sofiane Sadsaoud et Forty Smooth) dessinent des trajectoires labiles dans l’espace, vêtus de larges costumes conçus à partir de fragments rapiécés de drapeaux de différents pays qui font références aux anciens empires coloniaux américains et français. Performé principalement en silence, State of est cependant jalonné de séquences musicales virgule dont un enregistrement du célèbre Star Spangled Banner (L’hymne américain) interprété par Whitney Houston lors de la finale du Super Bowl de 1991. Si la chorégraphie semble à première vue exempte de toute logique narrative, certaines parties semblent être des citations chorégraphiques de l’histoire de la danse. Teintée de culture populaire (l’usage d’un vocabulaire rappelant celui du hip-hop, ou encore la pratique exotique du pole-dance) cette partition chorégraphique mélange les influences, les trois danseurs représentant une sorte d’utopie de la diversité.

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Dernier des trois rendez-vous, la performance Timelining fut présentée pendant trois jours en continu au niveau 4 du Centre Georges Pompidou à Paris pendant l’intégralité des heures d’ouverture du musée (11h-21h). Présentée dans le hall du Guggenheim à New-York en 2014, la performance fut cette fois-ci activée dans la collection permanente du musée quasi-vide (phénomène dû à l’exceptionnelle affluence des visiteurs pour les derniers jours d’exposition de la retrospective de David Hockney) à cheval entre les salles 39 et 40 du musée ou dialoguent une dizaine de tableaux abstraits grands formats de François Morellet, Ellsworth Kelly, Frank Stella, ainsi que la sculpture Emma Dance d’Anthony Caro. Un moment d’exception donc, en parfaite proxémie avec les performeurs.

Duo basé sur des liens intimes qu’entretiennent deux personnes, Timelining réunit des couples, des anciens amants, des personnes de la même famille, etc. Au Centre Pompidou, cinq duos se sont relayés : Matthieu Barbin et Sylvain Decloitre, Lou Forster et Lenio Kaklea, Brennan Gerard et Ryan Kelly, Fra Gilles et Jacqueline Samulon, et les deux soeurs Céline Kitsaïs Rotsen et Christine Rotsen. Dans une marche circulaire et cyclique, les deux interprètes prennent la parole et évoquent chacun leur tour des souvenirs et des anecdotes qu’ils partagent.

Maintenant, une jeune fille avec un téléphone, une jeune fille avec un téléphone en face de l’ascenseur, l’ascenseur en face de la chaleur de corps quand on se réveille, la chaleur de ton corps en face de une insomnie avec toi, une insomnie avec toi en face de travailler à Athènes pour la Documenta (…) on stage as a professionnel dancer, on stage as a professionnel cancer in front of 8 rue sorbier, 8 rue sorbier in front of a big distracted love, a big distracted love in front dating older men (…) le bruit du vent ce matin en face de tu m’as dit qu’il a plu cette nuit, il a plu cette nuit en face de l’hiver à New York, l’hiver à New-York en face de il n’y a pas de poussière dans les archives de Lucinda (…) share a room with my grandmother, share a room with my grandmother in front of impossible to walk side by side in Athens (…) sexe avec des filles en face de élection de Nicolas Sarkozy (…) wandering if my name changed when i sign the mariage licence (…) Rencontrer Alain Mesnil en face de bataille de pieds avec ma soeur, bataille de pieds avec ma soeur en face d’ouvrir un happy meal, ouvrir un happy meal en face de première fois en Grèce…

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Structurée par une partition précise, leur prise de parole et leurs déplacements sont régis par les entrées des visiteurs dans l’espace d’exposition (quelque peu similaire à This Situation de Tino Sehgal dans la manière d’intégrer chaque nouveau spectateur dans le cadre de la performance). Entremêlant souvenirs émotionnels précis, histoire événementielle et actualité, cette partition ainsi produite ne s’établit pas dans une timeline datée et balisée, mais donne plus volontiers l’impression d’un tourbillon de la pensée. À l’inverse d’une conception linéaire du temps, le discours est fait de différentes tranches temporelles juxtaposées se chevauchant ou se répétant parfois.

Au regard des enjeux soulevés par Timelining, impossible de ne pas proposer une ramification avec les deux horloges synchronisées d’Untitled (Perfect Lovers), oeuvre de l’artiste Felix Gonzalez-Torres qui symbolisent, comme le laisse supposer son sous titre, deux « amoureux parfaits ». Les deux partenaires marchent en cercle l’un à coté de l’autre, au même rythme, se séparent parfois, puis reviennent se synchroniser comme deux cadrans d’horlogerie superposés sur le même créneau horaire. Au delà d’être une simple expérience de spectateur pour l’auditoire, Timelining est également une expérience sensible de l’intime pour les interprètes qui se remémorent des fragments personnels de leurs vies partagées, laissant parfois échapper aussi bien des regards mélancoliques que des sourires enjoués communicatifs.

¹Michel Gauthier, « Tino Sehgal : la loi du live », Les Promesses du zéro : Robert Smithson, Carsten Höller, Ed Ruscha, Martin Creed, John M. Armleder, Tino Sehgal, Les Presses du réel, Dijon, 2009.

Performances vus dans le cadre du Festival d’Automne à Paris. Reusable Parts/Endless Love au Centre national de la danse à Pantin, State of au Palais de la découverte et Timelining au Centre Pompidou. Photos Reusable Parts/Endless Love © Marc Domage. Photos State of  / Timelining © Thomas Scotto d’Abusco.

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Publié le 03/11/2017


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