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Simon Letellier

Yasmine Hugonnet, Se sentir vivant

Sur un minuscule plateau blanc, la danseuse, chorégraphe et ventriloque Yasmine Hugonnet mêle à la présence magnétique du corps celle d’une voix profondément incarnée : est-ce cela, Se sentir vivant ? La pièce inaugure le troisième volet d’un triptyque composé par Le récital des postures et La traversée des langues ; ici, sous la forme d’un solo, elle explore les fondements et les résonances kinésiques du langage et la mobilité corporelle essentielle à l’articulation de la parole, pour faire advenir au regard l’intimité charnelle du façonnement d’un mot.

Dans un silence recueilli et concentré Yasmine Hugonnet entre en scène et se fige, de profil au public. Insensiblement son bassin se creuse, son dos s’arrondit, et sa cheville doucement se libère ; en équilibre sur un pied elle amorce une lente rotation de la jambe. La sérénité de son visage et l’apparente immobilité de son buste contraste avec les tremblements et les spasmes qui parcourent sa cheville et témoignent des infimes ajustements posturaux nécessaires pour contenir la poussée de la gravité.

Dès lors, l’exposition scénique offre à la danseuse l’occasion d’explorer avec minutie les multiples intensités motiles du corps vécu dans un temps dilaté. Les chaînes articulaires semblent se mouvoir par des jeux de miroir souvent surprenants : l’association d’une flexion du poignet et de la cheville qui forment de profil un angle droit incongru met à l’épreuve notre aptitude à percevoir les coordinations qui nous sont inhabituelles. Lorsque l’élévation de la paume de la main guide celle de la plante du pied la danseuse se mue en acrobate habile aux gestes fluides et pourtant comme retenus, semblables à ceux d’un pantin guidé par des fils invisibles ; la rigidité des membres s’oppose aux mécanismes fragiles et souples des articulations.

Les néons blafards cèdent la place à une lumière chaude, aux reflets solaires, et le souffle de la danseuse peu à peu devient audible ; il éclate dans un long râle, hésitant entre le cri d’extase et le soupir d’un étirement. Il n’est en réalité que la longue et bruyante aspiration d’une bouffée d’air, qui inaugure la progressive raréfaction des mouvements visibles pour laisser advenir le stupéfiant jeu de ventriloque de l’interprète ; seule sa bouche reste close tandis que le corps tout entier endosse l’effort de la parole. Tout le bouleversement du processus phonatoire semble avoir été secrètement mais consciencieusement anticipé par le progressif éveil d’une conscience somatique.

Du corps désormais mutique, du moins en apparence, semble se détacher sa main, mue par une inquiétante vitalité : la paume courbée imite la cavité buccale dans laquelle semblent résonner les sons étouffés que la danseuse émets, articulés par le bout de ses doigts qui reproduisent l’ovale de la bouche et les torsions des lèvres nécessaires à la parole. L’ondulation du bras qui la supporte devient une reptation hypnotique où affleure avec une pointe d’humour l’écho d’un voluptueux serpent ou d’une malicieuse marionnette. On croirait plonger dans l’univers d’un conte fantastique, et la danseuse se révèle aussi formidable polyglotte, qui récit indifféremment l’Enfer de Dante en italien, français ou en anglais, jusqu’à ce que ses lèvres parviennent à s’abstraire des mots que sa bouche prononce : face à nous, ses lèvres se tordent et ses yeux roulent dans leurs orbites. Le visage tout entier, trituré et parcouru de rictus, devient élastique et méconnaissable. Il paraît à cet instant absorber tout entier la lumière et précède l’amenuisement des gestes, réduits à une seule oscillation du corps. Le buste dressé et la tête rejetée en arrière, elle tend son cou et sa gorge nous apparaît frémissante, la peau de ses joues vibrante comme une membrane assouplie et translucide, dans laquelle s’engouffre l’air aspiré.

Yasmine Hugonnet livre ici un solo envoûtant, mené avec la grâce d’une narration ténue autant que puissante : celle d’un corps sculptural et pourtant volubile, jouant des mots comme des gestes pour que résonne enfin la matière d’une voix incarnée.

Vu au Centre Culturel Suisse à Paris. Chorégraphie et interprétation Yasmina Hugonnet. Création lumière Dominique Dardant. Assistante Audrey Gaisan Doncel. Costumes Karine Dubois. Photo © Simon Letellier.

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Publié le 16/10/2017


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