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Initio, opéra chorégraphique, Tatiana Julien & Pedro Garcia-Velasquez

Obscurité. La musique commence, forte, pointue, dérangeante. Un homme entre, capuche sur la tête et un pistolet à la main. Il essaye de s’échapper en courant d’un bout à l’autre de la scène. Les quelques lumières présentes, tenues par figures dans l’ombre, le suivent encore et encore. Il chante un monde cruel et sans espoir. Il cherche un recommencement. La musique monte en puissance, ni mélodique ni complètement chaotique. L’ambiance est lourde, souvenir de villes bondées et de leurs bruits indistincts. L’homme se dénude, prend son sexe et lui tire dessus. Obscurité. Le prologue d’Initio, opéra chorégraphique de Tatiana Julien et Pedro Garcia-Velasquez, donne le ton pour toute la suite de la pièce : décousu, abstrait, réflexif, obscur.

Avec Initio, opéra chorégraphique, Tatiana Julien, diplômé du Conservatoire National de Paris, signe sa quatrième pièce chorégraphique. C’est la troisième fois qu’elle collabore avec Pedro Garcia-Velasquez, compositeur et également ancien élève du Conservatoire de Paris. Pour la jeune chorégraphe, les thèmes de la nudité, de la mort et du chagrin ne sont ni inconnus ni tabous. Sa première pièce La Mort & l’Extase met en scène 30 interprètes nus et traite de l’érotisme et de la mort dans une conception sacrée. Pour cette nouvelle composition, le duo fait à nouveau appel à Alexandre Salcède, écrivain, pour mettre en mots les propos chorégraphiques et musicaux tenus par les deux artistes. Initio est ainsi transformé en point de rencontre majeur entre danse contemporaine, opéra et poésie.

Le format d’ »opéra chorégraphique » est une première pour les trois artistes. Cette proposition scénique raconte une histoire à travers le chant et le geste, tel un opéra classique. Elle tente aussi de créer des ambiances sensibles, d’abstraire l’histoire racontée d’un contexte trop marqué ou de personnages trop construits, comme un spectacle chorégraphique peut le faire. Les paroles, l’histoire contée, viennent tisser un cadre autour des différentes propositions et essayent d’équilibrer celles-ci. Initio est une pièce pour un contre-ténor et cinq danseurs qui nous emmène sur le chemin de pèlerinage d’un groupe qui cherche de l’eau, un abri et à se protéger des dangers de la forêt. Le chanteur, Rodrigo Ferreira, incarne l’Ermite qui encourage et guide le groupe (les danseurs) à travers ce chemin tortueux et incertain.

Cet « opéra chorégraphique » présente sa matière vivante de manière plus chaotique que sa version papier. Si, à travers les paroles et le chant, la suite narrative se fait comprendre, les entrées et sorties, les courses et déambulations des danseurs, en revanche, sont moins ancrées dans le récit et semblent être plus de l’ordre de l’improvisation. Le chanteur est, dès le début, marqué par son personnage et habité d’un rôle. Les danseurs voient leurs rôles et leurs influences se construire au fur et à mesure. La Sybille, protectrice d’un temple incarnée par Tatiana Julien, se propose d’accueillir le groupe pérégrin et n’apparaît qu’à la fin de la pièce assez rapidement, ce qui peut empêcher le spectateur de tisser un lien d’empathie.

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Abstraite et indépendante de la musique ou de la thématique globale, la matière chorégraphique interprétée ou même proposée par les cinq danseurs est inclassable. Elle tente d’être expressionniste sans pour autant puiser dans le mélodrame et dans le déjà-vu. Les gestes périphériques de mains et des jambes manquent par moments d’élan et de dynamique pour avoir un vrai caractère. Les déplacements dans l’espace sont agencés de manière à créer du vide entre les personnages, pour ensuite les rassembler et les aider à se constituer en tant que groupe uni. La musique qui chante l’union d’un groupe qui marche vers un même objectif, n’est accompagnée par des gestes que de manière fugace quand des métaphores sont créées : Tous marchent à quatre pattes vers l’avant-scène, soumis à la recherche de l’eau ; Tous courent dans un cercle autour de l’Ermite, ils s’agitent et se rebellent contre le chemin imposé ; Tous se tiennent les mains, formant un grand cercle, les uns soutenant les autres comme un mur contre le malheur qui leur est imposé. Ces moments sont interposés au milieu d’autres où l’individualisme et l’avancée en solo des danseurs prime.

Le travail sur l’illumination du plateau, soit très clair, soit très sombre, la décoration sobre et les costumes simples, aux tons neutres, en vêtements de ville, chaussures ou pieds nus, aident à créer un scénario abstrait et presque impersonnel. Des panneaux métalliques encadrent l’espace et font office d’instrument à percussion. Les danseurs, entraînés dans une course frénétique frappent les panneaux et créent une musique issue de leurs mouvements et intentions. C’est là encore une recherche d’équilibre entre les arts, entres les rôles. Toutes ces informations sont par moments déstabilisantes, pour ensuite être reprises par les paroles, par le chant, et replacées dans la logique du spectacle et du récit.

Cette collaboration artistique et intellectuelle a encore du chemin à parcourir jusqu’aux dates de représentation au Théâtre National de Chaillot en septembre prochain. La pièce peut être décevante pour ceux qui sont à la recherche d’un format spectaculaire ou scénique construit et bâtit, soit du côté de l’opéra et du chant, soit du côté de la danse et du chorégraphique. Elle peut également être une agréable surprise pour ceux qui cherchent précisément à sortir des sentiers battus, qui souhaitent de la nouveauté et, surtout, qui privilégient une rencontre horizontale entre différentes sortes d’expressions artistiques au détriment d’une construction figée et répétitive.

Vu au Théâtre de la Cité Internationale, avec le festival Faits d’hiver. Conception Tatiana Julien et Pedro Garcia-Velasquez. Chorégraphie Tatiana Julien. Composition musicale Pedro Garcia-Velasquez. Livret Alexandre Salcède. Enregistrement musical Le Balcon. Création lumière Sébastien Lefèbvre. Création costume Catherine Garnier. Danseurs Brigitte Asselineau, Benjamin Forgues, Christine Gérard, Yoann Hourcade, Tatiana Julien Chanteur Rodrigo Ferreira (contre-ténor). Photo © Nina-Flore Hernandez.

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Publié le 04/02/2017


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