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© Ute Zscharnt

Kreatur, Sasha Waltz

Rendez-vous annuel de la danse en région Bourgogne-Franche-Comté, le festival Art Danse fête cet hiver son trentième anniversaire. Invitée à l’Auditorium de l’Opéra de Dijon, la chorégraphe allemande Sasha Waltz a ouvert cette nouvelle édition avec Kreatur, présenté pour la première fois en France. Si les derniers projets de la compagnie Sasha Waltz Guests (qui fête d’ailleurs cette année ses vingt cinq ans) explorait de nouveaux territoires avec des mises en scènes d’opéras lyriques et des projets in situ dans des musées, la chorégraphe revient ici avec une forme scénique plus conventionnelle. Créée à Berlin en juin 2017 et co-produite par l’Opéra de Dijon, cette nouvelle création affirme une nouvelle fois la volonté de la chorégraphe d’explorer d’autres formes artistiques aux croisements des disciplines.

Mise en mouvement sur la musique expérimentale du collectif Soundwalk Collective, Kreatur réunit treize interprètes cosmopolites et virtuoses (avec en tête le danseur Corey Scott-Gilbert). Superposant les nappes d’un environnement sonore très présent, la musique navigue d’un extrême à l’autre, des bruits métalliques et citadins jusqu’à des textures organiques, peignant un paysage polyphonique, parfois urbain, végétal ou animal. L’écriture du geste explore différentes corporéités, parfois antinomiques, que peut traverser un individu dans une communauté : isolés ou emportés dans la force du collectif, les danseurs servent une partition minutieuse et dépouillée. Différentes qualités de gestes sont ainsi figurées, mettant tour à tout en jeu une fragilité, une violence débordante, ou encore les images de corps aseptisés, charnels et sexuels.

La chorégraphie de Kreatur met à l’honneur le corps et sa forme, magnifiés par les costumes arborés par les danseurs. Créés par la designer de mode Iris Van Herpen, les costumes sont ici affranchis des contraintes traditionnelles liées au mouvement et sculptent avec créativité les silhouettes des danseurs. Principalement à demi-nues, elles sont à la fois protégées et dévoilées, sublimées par la lumière chatoyante d’Urs Schönenbaum, tantôt glaçante, tantôt chaude. Entre armures et secondes peaux organiques, ces pièces de vêtement insistent sur l’idée d’hybridation. Enveloppés dans de légers cocons opaques, habillés de tissus ondulés savamment découpés au laser, ou bien revêtus d’une combinaison noire entièrement recouverte de longues épines pointues, chaque danseur donne vie à son costume, comme il donnerait vie à une sculpture.

Connue pour ses vêtements futuristes aux formes singulières, l’artiste néerlandaise Iris Van Herpen collabore régulièrement avec des scientifiques et expérimente depuis une dizaine d’années des matériaux et des techniques inédites (notamment l’imprimante 3D et la découpe laser) pour la confection de pièces éminemment sculpturales. En 2011, le grand public découvre ses créations lorsqu’elle habille la chanteuse Björk pour son album Biophilia. Coté danse, elle a déjà habillé les danseurs de Benjamin Millepied, dans Neverwhere (2013) pour le New York City Ballet et Clear, Loud, Bright, Forward (2015) à l’Opéra national de Paris.

Construit sur une succession de tableaux à la beauté incontestable, Kreatur possède plusieurs idées ingénieuses, questionnant formes et statuts des corps dansant. La façon de mettre en scène leurs relations aux objets est toute particulière : par exemple, lorsque des danseurs manipulent et déplacent des feuilles de miroir sans teint (les aficionados d’Iris Van Herpen reconnaitront ici une référence à la scénographie du défilé prêt-à-porter automne-hiver 2016-2017) qui – placées devant d’autres performeurs – créent selon l’angle et la lumière des images aqueuses de corps déformés et diffractés. Ce procédé, bien que très simple, échafaude des images visuellement efficaces.

Seules ombres au tableau : l’absence de climax – qui laisse un arrière gout monotone à l’ensemble de la pièce – et des séquences théâtrales qui viennent malheureusement alourdir et obscurcir l’harmonie de la chorégraphie. En effet, les apparitions inopinées d’accessoires (une poutre en bois, une visseuse, un escalier blanc à l’architecture minimale, etc), de musique (Je t’aime… moi non plus de Serge Gainsbourg, ici en duo avec Jane Birkin), ou de paroles scandées (« Révolution océanique contre les frontières géographiques! ») viennent rappeler à gros traits les filiations de la chorégraphe avec le Tanztheater. Cependant, malgré ces quelques réserves, on ne peut que rester enthousiastes face à cette création hybride et interdisciplinaire qui élève la danse vers de nouvelles formes visuelles.

Vu à l’Auditorium de l’Opéra de Dijon. Chorégraphie Sasha Waltz, en collaboration avec les danseurs. Création costumes Iris Van Herpen. Musique Soundwalk Collective. Lumières Urs Schönebaum. Photo © Ute Zscharnt / Sebastian Bolesch.

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Publié le 16/01/2018


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