| Qui nous sommes | Nous contacter ›


Photo © Richard Louvet

Laetitia Doat, Natures, Voiles et modernités en danse : Duncan, Fuller, Nijinski, Danser Duncan, danser dehors, J’ai rêvé #3

Lors de la 5e édition du festival Extension Sauvage, la chorégraphe, chercheuse et enseignante (département « arts, études en danse » à l’université Lille 3), Laetitia Doat, donnait une conférence intitulée « Natures, voiles et modernités en danse : Duncan, Fuller, Nijinski » à la médiathèque Les Sources, à Combourg (Bretagne). Une conférence suivie d’un atelier – Danser Ducan, Danser dehors – et de soli – J’ai rêvé #3 – dans les jardins du château de la Ballue, à Bazouges la Pérouse. Trois interventions autour de trois contemporains de la « Belle époque » aux autobiographies nécessaires à qui s’intéresse aux modernités (européennes, américaines) en danse (des sujets, des gestes, des costumes, etc.) : Ma vie¹ d’Isadora Duncan, Quinze ans de ma vie² de Loïe Fuller – avec une préface d’Anatole France – et le Journal de Nijinski³, qui ont utilisé le voile en tissu de soie et la nature comme décor pour danser un pas de côté.

Part belle était faite lors de cette conférence à Loïe Fuller, née dans la banlieue de Chicago (1862-1928), qui a fait couler beaucoup d’encre depuis ses première apparitions en 1891 dans des voiles de soie – dont la légèreté dépendaient du grammage (pongé, crêpe, mousseline, etc.) – colorés par les projections lumineuses dues à la commercialisation de l’électricité : de Stéphane Mallarmé qui écrivait sur elle dans ses « Considérations sur l’art du ballet et la Loïe Fuller », en 1893 : « (…) qu’une femme associât l’envolée de vêtements à sa danse vertigineuse et puissante au point de les soutenir, à l’infini, comme l’image de sa seule expansion »⁴; à Jacques Rancière qui en parle, dans son article « La surface du design » de 2003⁵, comme une  figure « à la frontière du poème chorégraphique et de l’image publicitaire », union de la danse, de la sculpture et de l’art de la lumière tout en étant une icône publicitaire. Peinte, entre autres, par Toulouse Lautrec, Loïe Fuller portait le voile qu’elle agitait pour exciter l’imaginaire d’un public nombreux, souvent imitée (les vidéos en lignes sont des suiveuses). Cependant, contrairement à ses imitatrices, Loïe Fuller bouge son tronc, se penche. Elle agite ses voiles à l’aide de tiges de bambous dans ses mains, trouvaille qu’elle fit breveter et qui lui permit de mouvoir la soie en spirales lors de la danse « du Lys » ou de la « danse Serpentine », chères au symbolisme et à l’art nouveau dans la stylisation de la nature, à l’instar de la transcription du mouvement de la feuille d’un arbre.

Le voile de soie, voilant tout en dévoilant, transparent, a servi la sensualité de Vaslav Nijinski, originaire de Kiev (1889-1950) dans L’après-midi d’un faune, donné pour la première fois le 28 mai 1912 au théâtre du Châtelet, sur le Prélude à l’Après-midi d’un faune (1892-1894) de Claude Debussy, lui-même composé à partir du poème de Stéphane Mallarmé L’Après-midi d’un faune (1876). Dans cette chorégraphie qui ne contient aucun pas traditionnel du ballet classique, « le faune et la nymphe se trouvent seuls face à face. Entre eux la chaleur vacille […]. Le jeune faune retrouve l’orgueil de sa force animale. Son attitude le reflète. La nymphe comprend, déplie ses longues jambes et court vers d’autres histoires. […] Une écharpe, son écharpe, demeure sur l’herbe. […] Il la serre, la renifle, l’emporte sur son praticable et se vautre, sur elle. »⁶

Le final de cette pièce d’une dizaine de minutes en rupture avec la compagnie des Ballets russes, fondée par Serge de Diaghilev et alors tenue par Michel Fokine, montre ce voile à terre alors que les nymphes nues s’enfuient. Nijinski, chorégraphe et interprète principal, faune dans  sa tunique moulante tachetée dessinée par Léon Bakst, concentrera son désir dessus. Le critique Gaston Calmette, dans Le Figaro du 30 mai, en parlera comme d’un « faune inconvenant avec de vils mouvements de bestialité érotique et des gestes de lourde impudeur ». Finale ensuite censuré, le faune restant à regarder le voile, chargé de désir : voile de la censure pour un scandale à succès à peine voilé.

Le voile, chez Nijinski ainsi que chez la native de San Francisco, Isadora Duncan (1877-1927, qui décédera étouffée par un foulard de soie coincée dans la portière d’une voiture) accentue les effets de bas-reliefs. Le voile établi des postures, de celles que l’on peut voir sur les fresques romaines à celles des plis et replis de la Renaissance. Isadora Duncan, soutenue par Loïe Fuller, proche de Nijinski, dansant dans le jardin d’Auguste Rodin à Meudon, jouait aussi de la nudité sous le froissement des étoffes : le corps n’est plus contraint par des corsets ou des tutus (à une époque où les danseuses de métier sont encore corsetées et considérées comme des femmes de mauvaise vie⁷) mais se meut dans des costumes légers et évocateurs. Des évocations évanescentes pour une apparition et une disparition constante de la figure. Le déplacement du voile laissant voir la trace du geste en allant d’un point à l’autre ; les figures se construisent, s’écroulent, « trépidantes, convulsives, échevelées, ondoyantes comme la mer ou les feuilles dans le vent »⁸ Isadora Duncan, revenant sur les ateliers qu’elle animait, dira : « les enfants dansent dans la forêt parmi les arbres. Je leur fais le cours en plein air. Je leur dis qu’il faut, lorsqu’elles dansent sur la scène, toujours s’imaginer qu’elles sont en plein air, qu’elles ne doivent pas se sentir entre les murs, mais chercher à s’élever jusqu’au sommet des arbres et des cieux. Nous allons […], par les matins ensoleilles, dans la forêt et je crois que nous apprenons beaucoup »⁹

À la suite de celle qui rapprochait la danse du mouvement des vagues, d’un bouquet de fleur, dans les jardins du château de la Ballue, Laetitia Doat proposait ainsi de danser, en s’inspirant de ces trois chorégraphes qui ont souvent pris la nature comme décor, en extérieur ou sur scène. Son atelier était l’occasion d’apprendre pieds nus dans l’herbe à manier ces tiges de bambous pour agiter les voiles de la mémoire et lors de J’ai rêvé #3, en dansant « à la manière de », de partager la surprise des contemporain de Loïe fuller, Vaslav Nijinski ou Isadora Duncan face à ces danses alors inédites, fantasmagoriques où la soie servait la transformation du soi qui, au-delà du slogan du modernisme, trop souvent repris, est à chercher du côté du « déplacement nietzschéen » (exprimées par les danses dionysiaques). Déplacement qui selon Georges Didi-Huberman, « est exemplaire en ceci qu’il ne se sait capable d’exiger le futur de l’art que dans la mesure où il convoque une nouvelle mémoire – une nouvelle philologie, une nouvelle archéologie – qui tourbillonne joyeusement autour de la question tragique »¹⁰. Il s’agit de continuer à chercher le tragique émancipateur en danse, tel que défendu par Nietzsche dans Ainsi parlait Zarathoustra, lecture cruciale pour les trois chorégraphes du début du XXe siècle, pour refaire et relire la danse contemporaine.

¹ Isadora Duncan, Ma vie [My Life], Trad. de l’anglais par Jean Allary, Collection Folio, Gallimard, Première parution 1928.
² Quinze ans de ma vie, Trad. de l’anglais (États-Unis) par Bojidar Karageorgévitch. Édition de Sandrine Fillipetti, Collection Le Temps retrouvé, Mercure de France, Première parution en 1908.
³ Vaslav Nijinski, Journal de Nijinski, Trad. du russe, version française trad. de l’anglais (Russie) par G. S. Solpray, Collection Folio, Gallimard, Première parution 1953
⁴ « Considérations sur l’art du ballet et la Loïe Fuller », The National Observer, Londres, 13 mai 1893.
⁵ D’abord paru en 2002 sous le titre « Les ambivalences du graphisme » puis remanié pour le recueil d’articles Le destin des images, « La surface du design », La fabrique éditions, 2003.
⁶ Jean Cocteau, cité par Martine Kahane, « L’après-Midi d’un faune, 29 mai 1912 », dans Nijinski 1889-1950, cat. expo, Paris, musée d’Orsay/RMN, 2000, p.164.
⁷ Danser sa vie, Art et danse de 1900 à nos jours, cat. expo., Paris, Centre Pompidou, 2011, p. 46
⁸Élie Faure, « D’Isadora et de la danse », Ombres solides. Essais d’esthétique concrète, Éditions Edgar Malfère, 1934, p.123.
⁹ Elizabeth Duncan, citée par Isadora Duncan, Écrits sur la danse, Paris, Éditions du Grenier, 1927, p. 22
¹⁰ Georges Didi-Huberman, “Arenas ou les solitudes spatiales”, dans Le Danseur des solitudes, Paris, Éditions de Minuit, 2006

Performance vue dans la forêt du château de la Ballue, à Bazouges la Pérouse dans le cadre de la cinquième édition du festival Extension Sauvage. Natures, Voiles et modernités en danse : Duncan, Fuller, Nijinski (2016). Conférence dansée, 1h. Conception / réalisation : Laëtitia Doat. Danser Duncan, danser dehors. Atelier adulte. J’ai rêvé #3 (2016). Soli, création. Apparitions : Laëtitia Doat d’après les oeuvres d’Isadora Duncan, Loïe Fuller et Vaslav Nijinski. Assistante : Ghislaine Louveau. Photo © Richard Louvet.

Par

Publié le 09/07/2016


Partagez cette page


http://maculture.fr/danse/laetitia-doat-extension-sauvage/