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L’Anatomie de la sensation, Wayne McGregor

Alors qu’il a déjà exploré de long en large la danse et ses chemins de traverse, des spectacles augmentés de technologies, à la recherche fondamentale sur les mécanismes d’intelligence distribuée à l’œuvre dans une troupe, en passant par la chorégraphie de blockbusters mondiaux, le britannique Wayne McGregor contribue encore à densifier les ponts entre danse classique et contemporaine. Déjà nommé chorégraphe résident au Royal Ballet de Londres, il développe avec L’anatomie de la sensation, sa seconde œuvre présentée à l’Opéra Bastille,  une recherche dansée autour de la figure tutélaire du peintre Francis Bacon, mêlant savamment tradition et modernité.

Plus encore que la peinture du maître anglais, c’est avant tout sa méthode de travail qui a inspiré McGregor. Afin de nourrir sa proposition, il a cherché des échos dans la manière que celui-ci avait de dévorer le monde saturé d’images pour en digérer les fragments dans une variété infinie de nouvelles combinaisons monstrueuses. C’est donc à une succession de tableaux disparates que nous convie le chorégraphe. La durée des propositions dansées est calquée sur les morceaux qui composent l’album Blood on the Floor de Marc Anthony Turnage. La construction savante y rencontre des sonorités et des rythmes plus populaires, entre rock et jazz, produisant un hybride d’une extrême vivacité, à la fois complexe et entraînant.

McGregor prolonge le parti pris du compositeur, entrechoquant des répertoires historiquement distincts, dans le but de produire une nouvelle danse d’autant plus riche et énergique. Pour cette tâche, le lieu à son importance. Loin d’être anodin, l’Opéra de Paris représente avec son ballet le fleuron de l’académisme français en matière de danse. Et bien que d’autres compositeurs contemporains aient ouvert la voie, le choc reste fort lorsque la tradition rigide se trouve bousculée par une horde de gestes exogènes. Le répertoire classique est comme pillé et digéré dans de nouveaux agencements mutants, produisant des corps hybrides rappelant ceux que peignaient Bacon dans ces imposants triptyques. Les mouvements gracieux et aériens des danseuses et danseurs étoiles côtoient des mouvements heurtés, rapides et désarticulés, qui semblent brusquement emporter chaque partie du corps indépendamment des autres. Ces gestes vifs, non moins millimétrés ni exigeants, confèrent aux corps une énergie débordante, voire une agressivité aux relents sexuels, qui traduit une sorte d’état corporel « urbain ». Les danseurs se heurtent et se jaugent en une lutte érotico-absurde constante.

À quelques rares moments, lorsque la scène se vide, cette lutte passe au second plan. L’espace scénique est différemment peuplé au gré du ballet, plus ou moins densément selon les morceaux. On oscille par exemple entre un duo masculin, pour l’ouverture, et un véritable déferlement de danseurs, s’échelonnant sur plusieurs plans aux rythmes hétérogènes, produisant une complexité tellement extrême qu’elle dépasse purement et simplement les capacités d’attention du spectateur.

Pour tout décors, deux énormes cimaises blanches construisent, en pivotant devant un fond uniforme, une variété d’espaces rappelant diverses ambiances urbaines. Pouvant composer tout à la fois une perspective filante monumentale, angoissante de vacuité, comme un trou à rat étriqué à travers lequel se faufilent les figures. Le triptyque minimaliste gagne en expressivité avec la lumière qui le baigne. Les différentes teintes participent de l’ambiance générale, sobre et abstraite mais néanmoins franche, par le choix de couleurs unies très vives, du vert pomme au prune sombre suivant la partition.

Dans le cadre sublime de l’Opéra Bastille, Wayne McGregor propose un nouveau spectacle parfaitement maîtrisé, où la danse entre en symbiose avec la musique et la lumière, recomposant un tout organique à partir d’un matériau a priori disparate.

Vu à l’Opéra Bastille. Chorégraphie (Opéra national de Paris, 2011) Wayne McGregor. Musique (Blood on the Floor) Mark Anthony Turnage. Décors John Pawson. Costumes Moritz Junge. Lumières Lucy Carter. Photo Anne Deniau / Opéra National de Paris. 

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Publié le 11/07/2015


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