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Patrick Berger

L’aveuglement, Mylène Benoit

Montrer l’aveuglement et le faire entendre, c’est ce que Mylène Benoît et sa compagnie Contour Progressif proposaient lors de la dixième édition du festival June Events avec la première de L’aveuglement. Pièce d’une heure conçue pour trois danseurs-chanteurs (Célia Gondol, Nina Santes et Alexandre da Silva), un éclairagiste (Abigail Fowler) et un duo de musiciens (Puce moment / Cercueil also known as Nicolas Devos & Penelope Michel), l’aveuglement est d’abord traité dans sa signification la plus immédiate puisque le public de l’Atelier de Paris – Carolyn Carlson est, à peine installé, plongé dans le noir complet. L’aveuglement, c’est l’action d’aveugler, de priver quelqu’un de la vue. C’est aussi l’état d’un être aveuglé. L’aveuglement pouvant s’entendre comme la privation d’un sens ou bien d’un manque de discernement. Mylène Benoit va jouer sur ces sens, manier les contraintes perceptives pour tenter d’éclairer. Mais sur quoi ?

Empêcher le spectateur de voir les interprètes, c’est empêcher une lecture habituelle, visuelle, de la danse pour en provoquer de nouvelles. L’aveuglement est une expérience sensorielle et critique qui débute par la privation de la vue et des repères critiques. Ce passage de la luminosité extérieure à la noirceur de l’intérieur, du visible à l’invisible, on tente de le contourner par d’autres sens, d’autres chemins de pensées. Devenus aveugle, on s’attache à interpréter le moindre son, à recourir à l’imagination pour peupler le noir, peupler le silence. La voix des trois chanteurs, deux femmes et un homme, s’élèvent alors sur la droite. Des notes tenues sur plusieurs mesures. Des notes rassurantes dans cette obscurité qui se prolonge. Les chants sont doux. Une voix après l’autre. Chaque voix avec les autres. Des voix qui vont s’entendre et se voir.

Des lumières sont, en effet, disposées au fond de la salle sur toute la surface du mur. Une note est une lumière. Lumières rondes comme celles de torches qui transperceraient la nuit. Ces lumières sont déclenchées par un montage informatique réactif à l’intensité, aux timbres des voix amplifiées par des microphones. On distingue soudainement, par flashs, jusqu’à l’éblouissement, les interprètes réunis en cercle. Ces correspondances entre les voix et les lumières sont une synesthésie, une association entre deux sens : la vue et l’ouïe. Des cercles jaunes de rayons variables, des boucles sonores de durées variables qui laissent percevoir l’espace. C’est une chorégraphie où la vision des corps est secondaire, comme une importance accordée à la lumière en elle-même, à la voix en elle-même (aux mouvements de la bouche, de la gorge, qu’elle nécessite) et à la poétique qui peut surgir d’une mise en relation entre les deux.

Les corps des danseurs sont en retrait des ondes lumineuses et sonores. L’aveuglement éclaire ces dispositifs de perception du mouvement, ces techniques qui construisent notre rapport à l’espace, aux interprètes, aux autres. La répartition des lumières, leur déclenchement, les modulations de la chorale sont complétés par une musique électronique qui remplit la pièces de vibrations jusqu’à ce que tout s’éteigne. Transition. L’éclairage au plafond succédant à  celui du fond est indirect. Il n’y a plus de chant. Des corps humains brassent l’air en exagérant les postures, les bras levés, les jambes pliées, étirées, le dos vouté. Trois solos, une danse collective. Les mouvements sont pesants, traînants dans des ténèbres bleutées, comme esquissés. On les prolonge par tous les sons provoqués par ces corps. La danse est écoutée plus qu’elle n’est regardée.

Mylène Benoît nous éclaire sur cet aveuglement à notre propre corps, à ce qu’il perçoit et à ce qu’il peut faire. Sur tous les possibles des corps qui nous échappent. L’aveuglement pense ce qui est montré des corps en général, du corps humain en particulier par l’association des sens, sensoriels et textuels. L’aveuglement combat surtout l’ignorance qui borne la danse en la soumettant à un aveuglement éphémère pour un regain de visibilité. Et tout le paradoxe est là : aveugler pour mieux montrer. Montrer quoi ? À vous de voir.

Vu à l’Atelier de Paris – Carolyn Carlson, dans le cadre du festival June Events. Conception et chorégraphie Mylène Benoit. Collaboration artistique et interprétation Alexandre Da Silva, Célia Gondol et Nina Santes. Musique Nicolas Devos et Pénélope Michel (Puce Moment / Cercueil). Création lumière Abigail Fowler et Mylène Benoit. Costumes Alexandra Bertaut. Assistanat artistique et régie lumière Magda Kachouche. Collaboration artistique et travail vocal Jean-Baptiste Veyret-Logerias. Photo de Patrick Berger.

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Publié le 13/06/2016


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