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Pierre Ricci

Madame, Betty Tchomanga

Betty Tchomanga compose ici une pièce pour trois danseuses, unies derrière le seul titre de Madame comme dénominateur commun d’une multiplicité de figures mises en scène dans l’instant où elles se dédoublent et s’échappent à elles-mêmes.

La pièce prend forme autour d’un panneau de plastique qui dissimule en partie le fond de la scène, un miroir sans tain où l’on distingue à la surface le reflet des silhouettes des danseuses, mêlées à celles des spectateurs dans la salle toujours éclairée. La structure percée de deux ouvertures comme deux portes laissent voir en fond de scène une seconde interprète ; un jeu de diffraction spatial souligné de nouveau à la fin de la pièce lorsqu’une danseuse s’immisce dans les volutes d’un tissu tendu dans l’ouverture du panneau dans lequel elle se fond puis s’abstrait ; figure insaisissable absorbée par sa métamorphose.

Les interprètes semblent puiser l’une dans l’autre les ressources des personnages qu’elles composent lorsque l’une d’elles déclame en anglais un monologue au thème particulièrement suggestif, simultanément traduit par sa comparse d’une voix blanche et monocorde. Le spectateur saisit d’un même mouvement les deux discours et ce redoublement comique s’accentue jusqu’à ce que la traduction s’embrouille et devienne inaudible ; l’interprète alors s’abandonne dans la danse et mime les gestes de sa partenaire qui déambule vêtue d’une robe fourreau et de faux cils, mais ses mouvements dissonent tant que toute sensualité est abolie en regard de sa complice qui balbutie en français quelques bribes d’une chanson d’amour surannée.

Pour illustrer ce fragile dédoublement, la pièce joue d’échos subtils entre les costumes, lorsque la fourrure soyeuse et richement ornée d’une danseuse imite l’épais tissu moelleux du peignoir d’une seconde interprète. Madame se veut alors la mise en scène du règne de l’apparence, de la manière dont un costume peut suggérer à celle qui le porte un certain spectre de mouvements ; la danseuse au long manteau paraît à nous le visage masqué, le corps dissimulé à l’exception des mains qui deviennent l’unique source du mouvement, d’une gestuelle raide et apprêtée de ses doigts qu’elle tord et contracte. Lorsqu’elle glisse finalement ses mains dans ses poches elle se mue en immobile et austère figure de fourrure.

Betty Tchomanga fait le choix de voir dans ces multiples dédoublements un possible éloge de la folie, jusqu’à parfois verser dans l’écueil d’une certaine ostentation dévolue à la performance contemporaine : d’un monologue militant sur les abattoirs l’interprète nous conduit vers l’image d’une femme réduite à un morceau de viande dédiée aux amours cannibales : un certain malaise affleure alors, redoublé par une inquiétante musique dont l’intensité varie jusqu’à ce que les basses sourdes fassent trembler nos fauteuils. De l’imagination délirante de la chorégraphe surgit une danseuse qui parade vêtue d’un long tutu déchiré en tulle rose fluo, alors qu’en bord de scène une figure spectrale égrène des notes sur un piano mal accordé puis s’appuie du coude sur les touches pour composer d’étranges accords. Elle nous livre l’exégèse de sa musique et sa voix hésite entre la parole et le chant, un accent espagnol ou français ; un état incertain encore souligné par sa gestuelle incohérente, à l’image de celle qui à l’avant scène s’épile les jambes à la main, poil après poil, en débattant sur la nécessité de faire la vaisselle dans l’évier. Les rires fusent dans la salle, sans doute autant d’empathie que de gène, vite dissipée par l’irruption finale d’une danseuse vêtue d’une immense tunique blanche, camisole de flanelle pour envelopper une figure tragique aux cheveux ébouriffés, qui mâche avec désinvolture un chewing-gum en esquissant par instants quelques gestes de flamenco.

Une performance servie par de talentueuses interprètes, qui poussent l’engagement de soi sans se laisser déborder par les personnages qu’elles incarnent, et mettent en exergue la parole et le geste ressassés jusqu’à la folie : une curieuse vision du féminin, heureusement servie avec fougue et humour.

Vu au Théâtre de Vanves dans le cadre du festival Artdanthé. Conception : Betty Tchomanga. Interprétation : Aina Alegre, Lise Vermot, Chiara Gallerani. Collaboration artistique : Mariette Niquet-Rioux. Musique : Gloria Jacobsen. Espace : Mariette Niquet-Rioux et Yannick Fouassier. Lumière : Yannick Fouassier. Régie lumière : Jean-Marc Ségalen. Costumes : Mariette Niquet-Rioux. Photo de Pierre Ricci. 

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Publié le 08/04/2016


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