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Maguy Marin, le folklore expérimental

Si l’on entend par complexité ce qui est tissé ensemble, amas pluriel non réductible à un seul de ses composants sans être pour autant éclaté, alors produire de la complexité dans la tension des genres, des corps et des temporalités, pourrait bien être un des motifs traversant les quatre décennies de carrière de la chorégraphe toulousaine Maguy Marin. De May B, ballet de corps en décomposition créé en 1981 et régulièrement joué depuis, à ses dernières créations en date, Singspiele et BiT, présentées respectivement en mai et en septembre 2014, un certain archaïsme n’en finit pas de se mettre en scène sous des allures modernes. Tissant une forme populaire de divertissement avec une rigueur et une radicalité toutes formalistes, Marin produit une synthèse vibrante, explosant en une joie tragique à se mouvoir en groupe, dans laquelle la dimension politique est assumée directement par la mise en forme.

May B présente une troupe blanchâtre dont les corps se tiennent maladroitement dressés, raides et défraîchis. Les danseurs, vêtus de hardes délavées, ont le visage grimé, teint pâle et prothèse nasale donnent à leurs traits un caractère sculptural, parent des grotesques et autres gargouilles. Comme ce sera souvent le cas plus tard, la chorégraphie débute par une forme des plus simple et archaïque : la ronde. Les silhouettes décharnées se rassemblent en cercle, poussent un long et pénible bourdonnement, puis s’écartent. Elles se dispersent alors et entament une parade collective. Leurs articulations craquent dans des mouvements brusques et heurtés, tandis qu’un volute de poussière les enveloppe progressivement. Tout dans l’attitude des danseurs, leurs petites foulées mal assurées, leurs arrêts soudain dans une expression ahurie, comme leurs halètements, suggère l’image de corps usés, fatigués, vieux, pour tout dire. Ces figures cadavériques, comme revenues d’entre les morts, dansent cependant avec une perfection rythmique totalement inattendue. L’ensemble de la chorégraphie minimale est parfaitement synchronisée, l’effet est d’autant plus saisissant que les gestes sont vifs et éclatent sans prévenir. Les pas dansés empruntent à divers registres quotidiens, dont celui des jeux. Dans une scène rappelant le tableau de Bruegel l’Ancien, Les jeux d’enfants, où sont représentées une centaine d’activités ludiques populaires et grivoises, les danseurs s’empoignent par les cuisses et se portent à tour de rôle dans un rituel obscur qui vire rapidement à la copulation mimée. Les corps décharnés sont pris d’hystérie sexuelle, les pulsions de fornication deviennent rapidement autocentrées et donnent lieu à des épisodes de masturbation solitaire. Le sexe comme la violence parcourent la troupe. C’est comme si, proche de l’abîme, ces corps s’exposaient démunis, malingres et hargneux, prêts à se quereller pour un rien, sans pour autant pouvoir assumer l’implication physique de la lutte.

Dans cette petite communauté, on peut voir le reflet d’un monde anachronique aux accents ruraux, un monde vacillant, tout à la fois sur le point de disparaître et recelant encore une énergie folle. Ou encore un monde déjà mort mais qui s’anime de toute l’énergie des mort-vivants, comme un symbole de ces vestiges archaïques que Maguy Marin s’attache à exhumer.

La forme populaire est une autre constante chez Marin, et sa création plus récente, Singspiele, ne déroge pas à la règle. Le nom fait référence à un genre d’opéra mineur, une variante allemande de l’opéra-comique, à la fois chanté et parlé. Contrairement à May B, la scène est cette fois occupée par une structure, à mi-chemin entre scénographie et art plastique : un volume orthogonal composé d’un sol rehaussé et d’un mur sur lequel sont accrochés trois groupes de vêtements. Dans cet espace minimaliste, le danseur David Mambouch exécute un solo écrit spécifiquement pour lui. Un support embouché recouvre son visage de portraits imprimés en noir et blanc qu’il fait défiler régulièrement en arrachant les pages. Ce livre de portraits compose pour ainsi dire son personnage du soir, solitaire mais abritant néanmoins une multiplicité d’identités. Cette figure composite, à la fois une et multiple, n’est pas sans faire écho au frontispice du Léviathan de Hobbes, où l’ensemble des citoyens forment un gigantesque corps social aux attributs royaux. La chorégraphe ne cache d’ailleurs pas la dimension politique, au sens large, de son travail, exprimant un « désir d’affirmer que ces visages connus et inconnus ont un dénominateur commun qui est celui d’appartenir à la même espèce. L’espèce humaine ». Mais on peut également aborder la pièce sous un prisme plus intime, comme une hypothèse sur l’évolution individuelle ouverte à l’autre, dans une contagion mimétique qui vient phagocyter le Soi trop bien défini.

Il faut toutefois se garder de faire une lecture trop directe, le rapport entre masques et attitude corporelle étant bien trop complexe pour cela. En effet, il n’est jamais évident de savoir quelle partie à la précession sur l’autre, car si les visages semblent bien provoquer une attitude particulière, celle-ci en retour n’en colore pas moins les masques. Les gestes ne sont d’ailleurs jamais qu’esquissés, lentement mais sûrement, avec une grande économie de moyens. La performance suit un cours monolithique, provoquant une certaine arythmie volontaire, un flux continu qui rappelle la structure cyclique de Umwelt (2004). Les éléments qui pourraient nourrir une attente chez le spectateur sont court-circuités, tout ce qui servira au spectacle est visible d’emblée, aucun hors-champ ici, ne reste plus que l’égrainage minimal des visages. Cette stratégie anti-spectaculaire neutralise tout suspens, au lieu de quoi le spectateur est plongé dans un état quasi-hypnagogique où son attention se diffuse.

C’est par un leitmotiv tout aussi lancinant que s’ouvre la dernière création en date de la compagnie Maguy Marin, BiT, présentée en septembre 2014. Au milieu de volumes simples, plate-formes obliques penchées à 45 degrés, émerge lentement une suite de danseurs reliés par leurs mains répétant les mêmes pas. On retrouve à nouveau deux motifs récurrents dans l’œuvre de la chorégraphe : le folklore et la ronde. BiT propose un grand syncrétisme de danses folkloriques, mélange de sévillane ibérique, de saut basque, de sardane catalane et de sirtaki grec. Rapidement, une bande-son grave et puissante (autre caractéristique polémique des spectacles de Marin) se fait entendre, et ce qui était d’abord un grondement se mue en un lourd beat binaire de techno. Loin de créer un décalage importun, il se produit alors une alchimie rare entre la percussion répétitive de la musique et les mouvements archaïques de la danse. On retrouve une vraie complexité, dans le sens que l’on a dit en préambule, entre deux univers trop facilement opposés. Contrairement à l’antienne réactionnaire qui cherche à tout prix le choc des cultures, BiT montre l’exemple d’une voie médiane, affirmant l’unité, ou en tout cas la compatibilité, des différentes traditions populaires, qu’elles soient antédiluviennes ou toutes jeunes.

Outre cette approche optimiste du métissage des cultures, la part tragique demeure elle aussi omniprésente. Après que la ronde dansée du début se soit dissoute, une parenthèse historique s’ouvre, des romains aux moines médiévaux, en passant par la mythologie grecque et ses trois Moires, déroulant le fil du destin. Toutefois, là où le tragique était finement suggéré dans Umwelt, par des actions ayant trait à la finitude humaine, ou magistralement mis en scène dans May B, il est cette fois plus brutal, voire même parfois caricatural. Certes l’enjeu est de faire apparaître les invariants qui traversent les diverses danses et rituels à travers les âges, mais l’insistance avec laquelle le motif du viol apparaît laisse pantois. Plus que sa cruauté, c’est la lourdeur de sa mise en scène qui lui enlève beaucoup de force. Pire, à cause de cette action, la reconstitution historique vire presque au kitsch, réduisant les silhouettes en bures à de grossières caricatures de moines dépravés comme on en a déjà vu souvent. Ce qui pourrait ne pas choquer dans un contexte moins léché, saute aux yeux dans l’ensemble subtil et millimétré que tisse Maguy Marin. Heureusement, la ronde du début revient pour conclure de manière magistrale le spectacle qui avait si bien commencé.

À travers ces trois spectacles qui s’étalent sur plus de trente ans, les obsessions et constances du travail de Maguy Marin apparaissent plus distinctement. Il y est question de complexité, à tous les niveaux : formellement, à la croisée de la danse, du théâtre et de l’installation plasticienne ; temporellement, dans un mélange de temporalités anachroniques ; dans les registres également, avec le mariage de la tradition populaire à la rigueur formaliste. C’est donc un monde complexe que la chorégraphe tricote inlassablement, dans lequel le tragique, le grivois et l’expérimental se côtoient cordialement, produisant des formes intenses et radicales, où l’enjeu est presque toujours la cohabitation problématique des individus, et où toute résolution instable passe par l’expressivité corporelle.

BiT, vu le 21 janvier 2016 au Centre des Arts à Enghien-les-Bains
Singspiele, vu le 22 janvier 2016 au Centre Pompidou à Paris
May B, vu le 23 Janvier 2016 au Pôle Culturel d’Alforville

Photo de Maguy Marin pendant des répétitions à Ramdam en février 2016 © Estelle Clément-Bealem

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Publié le 09/02/2016


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