Mylène Benoît & Nina Santes, Quand le rituel fait danse

Par . Publié le 07/02/2018

© Annie Leuridan

Complices de longues dates, les chorégraphes Mylène Benoît et Nina Santes ont chacune présenté leurs nouvelles créations lors du festival Pharenheit au Havre. Fruits de longues recherches sur le terrain, les deux pièces ont pour similitude de poursuivre un travail déjà établi avec la danseuse et plasticienne Célia Gondol.

Présenté au Tétris, La Maladresse de Mylène Benoît est un trio pour une danseuse et deux musiciens. Dans la continuité de ces précédentes pièces Notre Danse et L’Aveuglement qui exploraient déjà les liens entre la danse et la voix, la chorégraphe continue de tresser ces deux pratiques, dans une épure de la forme qui vient mettre en lumière une écriture subtile traversée par une certaine quiétude. Cette douce impression de sérénité qui émane de la pièce semble pourtant être en léger décalage avec le sujet qui a au départ motivé sa recherche : les mouvements involontaires – notamment les tics et les dyskinésies.

Riche de ce premier temps de recherche autour des mouvements incontrôlés,  la chorégraphe Mylène Benoît est partie en résidence au Japon – à la Villa Kujoyama à Kyoto – confronter sa recherche au langage gestuel des arts traditionnels japonais où « tout les gestes sont codifiés, chorégraphiés et contrôlés en permanence », souligne-t-elle. Cette mise en relation paradoxale de ces deux rapports au mouvement vient mettre en superposition des corporéités à première vue antithétiques qui s’effacent l’une dans l’autre au profit d’une troisième langue ici développée par Célia Gondol « Célia m’a toujours fascinée en tant qu’interprète – elle a un rapport très singulier au corps – elle est sujette à des tics qui construisent un langage auquel on est habitué lorsqu’on la fréquente beaucoup (…) et qui disparaissent lorsqu’elle est sur un plateau ».

Au centre d’un dispositif tri frontal, la danseuse élabore au plus prés des spectateurs – parfois les yeux dans les yeux – une partition vocale et chorégraphique délicate, soutenue par la présence des deux musiciens Nicolas Devos et Pénélope Michel (Cercueil/Puce Moment) assis par terre face à leurs instruments. Cette proximité entre le public et les interprètes fait écho à des expériences vécue par la chorégraphe lors de son voyage : « J’ai été bouleversée par cette proxémie dans le contexte théâtral, notamment au théâtre de butô de Kyoto où une danseuse présentait des pièces pour huit spectateurs assis sur des tatami, ou pendant la cérémonie du thé… Il s’agissait ici – avec cette proximité – d’essayer de conserver cette délicatesse rencontrée au Japon ».

Enveloppé d’un chant hérité de la tradition japonaise, le Gagaku, la gestuelle flegmatique de la danseuse puise dans un inventaire de postures et d’énergies emprunté au Nô et au Nichibu, pratiques ancestrales auxquelles elle s’est initiée au contact d’artistes japonais, notamment le danseur Atsushi Heki, qu’on retrouvera dans Gikochina-sa / ぎこちなさ (“maladresse” en Japonais), second opus qui prolonge la recherche de l’auteur, dont la création est prévue en juin aux Rencontres Chorégraphiques Internationales de Seine-Saint-Denis. Chargée d’une intention cérémoniale, la performance se conclut avec le déploiement d’un paysage sonore qui sature alors l’espace de ses vibrations, à la manière d’un typhon qui viendrait nettoyer le vide après le passage de la danseuse.

Fidèle interprète de Mylène Benoît (ICI en 2010, Le renard ne s’apprivoise pas en 2012, Notre Danse en 2014 et L’Aveuglement en 2016), la danseuse et chorégraphe Nina Santes a présenté au Phare (CCN du Havre Normandie) sa nouvelle création Hymen Hymne, performance immersive avec cinq interprètes, qui vient interroger les figures de sorcière dans un contexte contemporain. Cette figure intemporelle – dont il serait vain de tenter la définition – alimente un imaginaire collectif dans lequel les artistes n’ont eu de cesse de puiser,  à l’instar de Mary Wigman avec son iconique Hexentanz en 1926 dont l’écho résonne encore aujourd’hui. Qu’est-ce qu’une sorcière aujourd’hui ? Afin de répondre à cette question, Nina Santes a voyagé à la rencontre de plusieurs protagonistes du sujet.

Pour son premier solo Self Made Man, la chorégraphe s’était approchée de l’artiste performeuse Diane Torr – pionnière des mouvements drag king – avec laquelle elle est restée, travestie, une semaine à Berlin. Pour Hymen Hymne, la chorégraphe a fait un voyage de recherche à San Francisco (avec l’artiste Camille Ducellier) afin d’aller à la rencontre de nouvelles communautés d’activistes qui articulent la question du magique et du politique dans leurs pratiques et des pionnières de l’écoféminisme, dont Starhawk : « Nous logions chez elle, nous l’avons suivie dans son quotidien, dans des rituels, nous avons rencontré de nombreuses personnes qui gravitent autour de ces mouvements comme les Black Lives Matter (…) l’idée n’était pas de collecter du matériel pour la pièce mais de construire le terreau de pensée à partir duquel nous allions travailler ensuite ».

Nourrie par cette première expérience aux Etats-Unis, la chorégraphe a poursuivi sa recherche à Santiago au Chili et au Liban avec une partie de ses interprètes : « Au Moyen-Orient, la figure de la sorcière résonne de plusieurs façons : il y a les pleureuses encore très actives, des mystiques, des femmes qui se disent possédées… socialement elle est aujourd’hui beaucoup reliée à l’homosexualité ». À Beyrouth, Nina Santes a pu assister au rituel hebdomadaire d’une mystique qui se dit possédée par Marie et Saint Charbel « Elle très connue dans le quartier, tout le monde sait où elle habite, lorsque nous sommes arrivées chez elle, il y avait des gens partout dans l’appartement (…) c’était une performance hallucinante, tout le monde filmait, il y avait une rosace de téléphones portables autour de sa tête, c’était un véritable rituel 2.0 ». 

Croisant une approche documentaire et une étude quasi-anthropologique autour de la magie et de ses rituels, Nina Santes signe avec Hymen Hymne une intense performance où dialoguent les corps et les voix des quatre interprètes qui l’accompagnent sur le plateau : Soa de Muse, Nanyadji Ka-Gara, Betty Tchomanga, Lise Vermot. Invité à investir l’espace aux cotés des performeurs, le public assiste alors à un fascinant rituel : « Je ne voulais pas construire une figure et la figer, pour moi la sorcière c’est quelque chose d’immanent, c’est plus une énergie à convoquer… Je le relie à Starhawk qui parle de la magie comme un art de la transformation… Ce n’était pas quelque chose qui devait arriver dans le corps des danseurs et être observé de l’extérieur, j’ai voulu construire un dispositif inclusif qui permettait d’être à l’intérieur de l’image et que le spectateur ait la possibilité d’avoir un choix de regard ».

Sur un plateau jonché d’artefacts, se mêlent chants et manipulations d’objet, au milieu des rondes de spectateurs. « Je souhaitais prolonger mon rapport aux objets déjà expérimenté avec Célia Gondol dans notre précédent spectacle A leaf, far and ever, voir comment ils peuvent être des supports de fiction, voir aussi comment ils nous engagent dans des projections, aussi bien pour les danseurs que pour les spectateurs. » Munies de lampes torches, des silhouettes circulent parmi la foule en mouvement : elles manipulent des couvertures, des tissus, des réflecteurs, des tubes de verre, des pièces de metal… aux allures de talismans. « Je me suis inspirée de certain processus écoféministes pour construire le spectacle, dont un protocole en plusieurs étapes observé pendant une manifestation : pleurer les choses qu’on a envie de voir disparaitre, les enterrer collectivement, retrouver ensemble des espaces sociaux… conjurer pour trouver une puissance d’agir ». Tissant un lien mystique, ténu et sensible entre les interprètes et les spectateurs, Nina Santes parvient avec Hymen Hymne à faire jaillir une énergie exutoire qui traverse l’ensemble du collectif, ici réuni dans un espace inondé par une charge magique sensible.

Hasard des programmations, les deux chorégraphes présenteront de nouveaux ensemble leurs créations à l’Atelier de Paris / CDCN dans le cadre d’une soirée double programme les 15 et 16 février prochain.

Vu au festival Pharenheit au Havre. La Maladresse. Conception Mylène Benoit. Collaboration artistique Magda Kachouche. Interprétation Célia Gondol. Musique live Nicolas Devos et Pénélope Michel (Puce Moment / Cercueil). Direction du travail vocal Jean-Baptiste Veyret-Logerias. Création lumière Annie Leuridan. Hymen Hymne. Conception Nina Santes. Réalisation Soa de Muse, Nanyadji Ka-Gara, Nina Santes, Betty Tchomanga, Lise Vermot. Scénographie Célia Gondol. Recherche documentaire, en collaboration avec Camille Ducellier. Photo © Annie Leuridan.


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