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© Gérard Béringer

Mark Tompkins, Staying Alive

Familier des hommages chorégraphiques – on lui doit une série de solos consacrés à Nijinski, Valeska Guert, Joséphie Baker ou Harry Sheppard –, Mark Tompkins livre avec Staying Alive un portrait cette fois-ci plus intime, dédié à sa mère. Au fil d’un solo sombre et caustique, ponctué des musiques de son adolescence, le chorégraphe éprouve dans son corps vieillissant le travestissement de sa propre mémoire et les tourments de la maladie, comme un épilogue à sa vie d’artiste.

Les spectateurs installées sur deux rangées de chaises se font face de part et d’autre du plateau, encore désert et plongé dans l’atmosphère d’un hall de gare. Dans l’entrelacs d’une file d’attente matérialisée par des chicanes se glisse une immense silhouette longiligne : celle d’un mystérieux voyageur en transit, vêtu d’un long manteau gris et d’une épaisse chapka. Il tire une énorme valise dont il extrait un à un des jouets d’enfants – peluches, poupées, camions de pompiers dont les sirènes se mêlent au bruit des talons de ses bottines rutilantes qui claquent contre le sol. Le danseur se déleste d’objets et de souvenirs, comme autant de vestiges d’une vie ballotée par d’incessants exils, le parcours d’un homme et d’un artiste dont l’oeuvre elle-même incorpore les fragments biographiques de la vie des autres. Alors Mark Tompkins se dévêt et retire une à une les nombreuses couches de vêtements empilées sous son manteau, dépose ses effets personnels sur un plateau – lointaine réminiscence des portiques de sécurité – et se met à nu : la silhouette dégingandée révèle un torse glabre, prolongé par des bras arachnéens.

Comme le suggère son titre (Staying Alive, une chanson des Bee Gees), le solo se mue en autoportrait musical, au fil des tubes de la pop américaine des années 80 : diffusés dans les hauts-parleurs ou fredonnés a capella par le danseur, ils scandent et ponctuent son monologue, jusqu’à parfois se substituer à son propre discours, lui aussi polyglotte parce que sans cesse l’anglais se mêle au français. Ce bilinguisme opère à la manière d’un travestissement vocal, grâce auquel il relate son coming out familial en incarnant l’un après l’autre chacun de ses parents : autour d’une table vide il les mime en s’asseyant de chaise en chaise puis dresse avec elles un totem branlant qui s’écroule dans un fracas métallique.

Le solo, oedipien, oscille entre sombre pathos et ironie grinçante, parfois obscène lorsque le récit de ses pratiques sexuelles se mêle à celui de son retour auprès de sa mère mourante. Arc-bouté contre la table, son visage se tord de mimiques et son buste se plie par d’infimes contorsions, qui enflent pour mimer une intense sodomie : ses muscles bandent et son sexe mou ballote contre son pubis, sa peau fripée plisse sur son torse ; ses soupirs d’extase se perdent dans les premières notes de musique.

Staying Alive dresse aussi le portrait d’un corps de danseur, du souvenir de ses mains grattées jusqu’au sang en réaction à une allergie au relief de sa peau boursouflée de kystes, la découverte de sa séropositivité et le sentiment de culpabilité qui s’en suit : “la mort est devenue une performance à répétition”, clame-t-il sans relâche, et la scène devient le lieu où s’éprouve le memento mori.

La pièce se tisse d’histoires vécues ou fictives, du récit d’une vie entremêlé à celui d’une époque tant libératrice qu’oppressante. Derrière une scénographie minutieusement calculée affleure souvent la fragilité d’un solo cathartique, parfois emporté par une touchante sensibilité : la trame narrative en devient tortueuse et malheureusement quelquefois s’amoindrit.

Vu au Centre National de la Danse à Pantin. Conception, textes et interprétation Mark Tompkins. Scénographie, costumes et dramaturgie Jean-Louis Badet. Mise en scène Frans Poelstra. Lumière Titouan Lechevalier. Photo © Gérard Béringer.

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Publié le 27/03/2018


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