Mémoire et héritage : quand l’histoire reste vivace

Par . Publié le 14/03/2018

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Le spectacle vivant, et plus particulièrement la danse, n’a eu de cesse depuis une quarantaine d’années d’entretenir des rapports sous tension avec sa propre histoire. En témoignent par exemple le rejet et le déni historique qui caractérisent « la nouvelle danse » dans les années 80. Mais à partir des années 90, les chorégraphes ont commencé à considérer leur histoire et à envisager leur patrimoine comme une potentielle source créatrice. Depuis, l’héritage des anciens ne cesse de nourrir les réflexions des chorégraphes contemporains. Une traversée du sujet s’impose, en compagnie de certain de ces artistes fossoyeurs.

En faisant de ce passé héréditaire un terrain de jeu propice à de nouvelles formes hybrides, la chorégraphe d’origine brésilienne Paula Pi adosse son travail à celui de Dore Hoyer, figure de la danse expressionniste allemande. Avec son solo Ecce (H)omo, elle reprend le cycle Afectos Humanos, composé de cinq courts soli créés par Hoyer entre 1960 et 1962. Paula Pi, offre une nouvelle lecture de cette matière en déployant des images hybrides, confrontant cette supposée universalité à la fluidité d’une identité de genre. Bien que plusieurs décennies séparent les deux artistes, la chorégraphe évoque avec intensité le rapprochement que ces recherche ont induit : « S’intéresser à l’histoire de la danse est une façon de m’inscrire dans quelque chose, de faire communauté avec. Et cela implique la part de fiction et de subjectivité qui est inhérente à n’importe quelle approche historique. On s’invente des relations, on dialogue avec des fantômes, on rentre même dans le corps de l’autre par ses danses, on apprend ses habitudes de mouvements, ses goûts, un nouveau rapport à l’espace, au temps. » Ici, la chorégraphe met en scène un corps plastique : par l’incarnation d’une danse autre, elle fait l’expérience de cette altérité et permet un glissement subtil entre les régimes de paroles, la fiction ou le réel, le masculin ou le féminin.

Bien que différentes formes d’hommages se multiplient aujourd’hui, ces préoccupations ne sont cependant pas un phénomène récent. Les solos de Mark Tompkins créés entre 1989 et 1998 et réunit depuis sous le titre Hommages apposaient déjà un regard réflexif sur quatre figures tutélaires de la danse : Nijinski, Valeska Gert, Joséphine Baker et Harry Sheppard. Moins connu que les trois autres, ce dernier était l’ancien mentor de l’artiste et venait de mourir. « C’était le seul moyen que j’ai trouvé pour faire mon deuil : faire un spectacle » confie le chorégraphe. Bien que ces quatre solos hétéroclites aient été créés de manière disjointes, leurs réunions dans un même projet révèle aux yeux de l’artiste leurs similitudes : « Ils étaient terriblement singuliers à leur époque. C’était des êtres hors normes, des rebelles, de vrais bêtes de scène…Je suis très loin d’avoir le talent d’un danseur classique, je ne suis pas une femme noire, ni cabarettiste… Pourtant, à travers toutes ces figures, je parle de la même chose : de moi. » L’identité d’un artiste serait-elle alors mise à nue dans ses rapports avec l’héritage des figures historiques qui le précèdent ? L’avènement d’internet et du numérique a également profondément modifié le rapport des artistes à l’archive et donc à l’histoire. Ce constat est également visible dans la danse. La circulation des images et des oeuvres favorise leur accès et par ce fait, leur appropriation. Mark Tompkins en témoigne : « Depuis l’arrivé de Youtube, il y a une explosion et une accélération de l’information. Mais les informations immatérielles valent-elles plus ou moins que lorsque je fais le voyage jusqu’à l’île de Sylt pour aller voir la maison de Valeska Gert ? Je ne sais pas ».

À rebours d’une histoire de la danse du XXe siècle enregistrée et archivée par des vidéos et des images, les chorégraphes Volmir Cordeiro et Marcela Santander Corvalán ont réalisé avec leur duo Époque (2015) une contre offensive : « Pas de partition Laban, pas de vidéos, pas d’images. Juste partir des mots pour arriver au geste. » explique Marcela Santander Corvalán. Exit donc les sources filmiques et iconographiques, les deux chorégraphes se sont plongés dans des archives manuscrites, cherchant les potentiels imaginaires et physiques des discours critiques et théoriques : « Nous avons travaillé avec des textes qui sont ensuite devenus nos partitions de danse et transportaient un imaginaire très précis qui nous a aidé dans l’interprétation. Il s’agissait de re-inventer des danses a travers des mots. » rajoute-t-elle. Avec cette pièce, les deux chorégraphes proposent ainsi une histoire de la danse et la performance du XXème siècle à partir des femmes qui l’ont créée. « Les artistes qui nous ont accompagnés pour cette pièce portent en elles une certaine désobéissance historique » souligne Marcela Santander Corvalán. Parmi cette collection d’artiste, nous retrouvons notamment Valeska Gert, Josephine Baker, Vera Mantero, Yoko Ashikawa, Gina Pane, Anita Berber, Latifa Lâabissi, etc. Ici, il ne s’agit pas de citer, de gloser, mais plutôt d’essayer de déterminer comment ce matrimoine si puissant dans l’histoire chorégraphique est toujours en travail dans les corps dansant contemporains.

Découverts lors de la carte blanche de César Vayssié à la Ménagerie de verre la saison dernière, le jeune duo Elsa Michaud et Gabriel Gauthier est à l’affiche de la nouvelle édition du festival Étrange Cargo avec Cover. Toujours étudiants aux Beaux-Arts de Paris, les artistes sont deux boulimiques de spectacles et sont des habitués des fauteuils des théâtres. À quelques semaines de la première, ils racontent : « Nous essayons d’aller voir le plus possible de spectacles. En tant qu’artistes, on tente de créer des liens entre les formes qu’on a vues, mais aussi celles qu’on a manquées ou qu’on ne pourra jamais voir. » Bien que son titre soit emprunté à la tradition musicale des reprises, le spectacle est plutôt une collection de souvenirs, une manière d’incarner, de cristalliser leurs mémoires de spectateurs. « On voyait souvent des spectateurs refaire des gestes du spectacle auquel ils venaient d’assister, ou du moins tenter de le mimer, en en proposant une version logotypée. On trouvait ça très fort qu’au beau milieu d’une discussion le corps prenne soudain le dessus sur la parole pour la prolonger. C’est devenu pour nous un exercice après chaque spectacle : échanger ce qu’il s’était passé sur scène, en réduisant toute l’action à des postures simples pour en fixer le souvenir. » confient-ils.

Revisiter le passé, c’est aussi parfois emprunter les chemins de traverse de la grande histoire. La chorégraphe Marcela Santander Corvalán déclare :  » Je m’intéresse tout particulièrement aux artistes dont le travail n’est pas enseigné à l’école, aux personnes oubliées ou ceux qui, simplement, n’ont jamais fait partie d’une histoire… « oubli » participe d’une façon de penser l’histoire, de la construire. Pour moi il n’existe pas « une histoire de la danse  » mais des fictions, des regards, des manières de couper des parcours, de regarder le passé. » La chorégraphe Paula Pi s’échine plutôt quant à elle à « donner de la visibilité à des oeuvres et des artistes du passé, surtout celles et ceux qui n’ont pas trouvé leur place à leurs époque. » Quoiqu’il en soit, qu’importe la façon que ces artistes ont de le labourer, de le travailler, de le retourner, de faire corps avec lui, ce substrat est irrémédiablement fertile : « La puissance et la radicalité de certain.e.s artistes sont toujours de grands moteurs pour moi, des sources d’inspiration et de questionnement, car elles-ils continuent à nous interroger aujourd’hui dans ce que l’on crée, et cette résonance finit par tisser une continuité et même une communauté. » ajoute-t-elle.

Ces interrogations, devenues aujourd’hui relativement courantes, ne se limitent pas à rester une simple figure de style ou une vogue passagère : les fantômes de l’histoire ont toujours animé les corps dansant. Si ces spectres et leurs ombres n’apparaissent parfois que de manière fugace ou incertaine dans les œuvres contemporaines, les chorégraphes aujourd’hui condensent et matérialisent bien des tensions et des liens d’affects qui traversent les âges. Hanté par les fantômes, visité par les anciens, chaque artiste élabore et constitue sa propre histoire d’après celle de ses pairs/pères : il vole, assimile, restitue, s’approprie, transforme et prend – de ce fait – position.

Le 15 mars, Epoque, Théâtre de Vanves / Festival Artdanthé
Les 6 et 7 avril, Cover, Ménagerie de verre / Etrange Cargo
Les 13 et 14 avril, Hommages, Centre National de la Danse
Le 27 avril, Ecce (H)omo, Charleroi danse / La Raffinerie à Bruxelles / Festival Legs

Photo Cover © César Vayssié


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