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Jan Fabre, MOUNT OLYMPUS, To glorify the cult of tragedy, a 24h performance

Né en 1958, Jan Fabre s’est imposé depuis les années 1980 dans le paysage théâtral mondial. Sans concession, le flamand construit depuis plus de 30 ans une oeuvre performative intense, audacieuse, n’hésitant pas à malmener ses interprètes, son public et les règles de la représentation. Souvent aussi fascinants et beaux que dégoutants, ses spectacles, à l’image de C’est du théâtre comme c’était à espérer et à prévoir (1982) ou le Pouvoir des folies théâtrales (1984) convoquent l’héritage de l’histoire du théâtre pour faire voler en éclat ses codes et faire la part belle aux affects, aux instincts et au pulsionnel. C’est un événement cette rentrée à la Villette : pour la première fois en France et après une tournée mondiale depuis sa création en 2015 à Berlin, Mount Olympus, To glorify the cult of tragedy, a 24-hour performance était présenté le 15 septembre dernier à Paris. Il a en effet fallu attendre plus de deux ans pour qu’un projet d’une telle ampleur puisse venir en France . Qu’il s’agisse d’une difficulté d’ordre budgétaire ou d’une frilosité de la part des programmateurs.trices, les raisons de cette attente posent en tout cas question, d’autant que de grosses institutions françaises semblent plutôt fidèles à Jan Fabre depuis de nombreuses années et que le public était au rendez-vous. Se déroulant de façon continue pendant une nuit et une journée entière, le spectacle a fait salle comble.

La perception du spectateur est tant et si bien dérangée par la radicalité de certaines scènes et par le temps très long de la représentation qu’il est difficile d’établir a posteriori une chronologie des événements. S’il est également impossible de dégager une trame narrative tant les scènes sont construites à partir de ce qui pourrait être une idée, un événement précis (en aucun cas un récit en tant que tel) mettant en scène les grands héros issus de l’héritage de la tragédie grecque, le canevas qui régit les successions des différents épisodes est plus évidemment discernable. En effet, pendant toute la durée du spectacle s’enchaînent de façon plutôt systématique des séquences autonomes, réunies en différents chapitres. Ces différents tableaux échafaudent une large construction dramaturgique, alternant deux types de scènes, chacune durant à peu près vingt-cinq minutes.

D’une part, Jan Fabre pousse une seule idée jusqu’à son épuisement total, ou celui de ses interprètes. On assiste alors à des moments de performance pure, galvanisant, comme quand une partie des performeurs est réunie sur le plateau et entonne un chant de guerre tout en sautant, se servant de chaînes comme de cordes à sauter. Une autre séquence voit un choeur bâiller, sombrant dans le sommeil alors qu’un des personnages, inlassablement, parcourt le plateau pour tenir tout le monde éveillé. D’autre part, un certain nombre de séquences est  construit autour de monologues. Pour celles-ci, un personnage s’avance bien souvent en avant-scène pour déclamer un texte et accomplir une tâche précise, souvent dans le pastiche de la tradition du théâtre dramatique (Oreste dansant le sirtaki, ou le monologue de Philoctète « Je n’ai rien d’autre à offrir que ma blessure »).

Jouant sur la confusion du spectateur plongé dans une temporalité distendue, Mount Olympus s’amuse avec la perception qu’il peut avoir de la réalité. Dans un demi-sommeil, il nous est impossible de déterminer si l’odeur de viande qui se dégage du plateau est authentique (rappelons qu’un artiste olfactif est crédité dans la feuille de salle), et nous doutons bien souvent de la véracité de ce qu’il  se déroule bel et bien devant nous.

Le dispositif scénique est étonnamment simple. Huit tables recouvertes de draps blancs de part est d’autre de la scène dégagent un large espace au centre. Du plafond descendent des ampoules munies d’abat-jour sphériques, en fond de plateau un écran accueille de temps en temps des photographies des performeurs en pleine action. Malgré une certaine économie de moyen, la scénographie est modulable, évolutive, et ne lasse jamais. Toujours renouvelé par l’énergie déployée par les interprètes, les accessoires et les costumes qu’ils arborent, l’espace (qui est celui du réel plutôt que celui de la fiction) est sans cesse activé par les actions répétées, les allers et venues des différents personnages.

Inlassablement, la petite trentaine d’interprètes se donne et redouble d’une présence absolue, dans la douleur, le rire, le dépassement et même le sommeil. Dans le temps très long du spectacle, le public ne peut s’empêcher de créer avec ces personnes au plateau un lien bienveillant, si bien que la dernière partie du spectacle se déroule sous les applaudissements, les encouragements de la salle exaltée pendant la course finale, lorsque que les performeurs n’ont de cesse de scander « Je veux mon honneur » ou « Give me all the love you’ve got » (Donnez-moi tout l’amour que vous avez). Ces héros mythiques d’une journée provoquent un déferlement d’affects, jamais vraiment humains et jamais vraiment machines. Citons particulièrement les plus jeunes du cast qui sont les plus présents, les plus malmenés, soutenus et rejetés, Lore Borremans, Moreno Perna, Gilles Polet, Pietro Quadrino, Matteo Sedia, Fabienne Vegt…

Au tout début de Mount Olympus, un homme est en scène, il se place au centre. Il enlève le pagne qui lui ceint la taille et entre lentement en érection. À la toute fin, 24 heures plus tard, quatre femmes se postent face au public, au dessus des décombres qui jonchent le tapis. Elles déposent des bocaux de verre au sol, enlèvent leurs robes et finissent par pondre, chacune, un oeuf. La performance, déchaînée, poussant acteurs et publics dans leurs retranchements est assumée comme un temps de gestation. Au moment des dernières secondes, on nous chuchote « Take the power back / Enjoy your own tragedy. / Breathe, just breathe, / And imagine something new. » (Reprenez le pouvoir, profitez de votre propre tragédie. Respirez, juste respirez, et imaginez du nouveau.) S’il flirte parfois avec une esthétique martiale, idéalisée, exigente et violente, Jan Fabre semble cependant proclamer ici la toute puissance de ce qui fait l’homme, son pouvoir de réinvention et de renaissance. Postulant que l’acte théâtral permet d’engendrer du nouveau en déchaînant les passions, la performance brosse à rebours la tradition classique pour agir, par une sorte de rite d’initiation, à la mise en oeuvre d’une anti-catharsis.

Plaçant l’ignoble au même niveau que le noble, dans une recherche incomplète de la perfection, la performance impose un nouveau régime de pensée du monde. Ignorant la raison, la logique, les assignations sociales et politiques (les genres sont troubles, un dominant se retrouve souvent bafoué dans la scène suivante etc.) la limite entre le tragique et le léger est effacée. Suivant une dramaturgie charnelle, obéissant à de nouvelles règles, Mount Olympus étire le temps, les idées, épuise le drame et les spectateurs. Confronté malgré lui à des scènes inouïes (une danse sirtaki de pénis, une scène porno avec des arbustes, le mime comique d’une fellation, des scènes de luttes érotiques dans l’huile, une Maria Callas drag queen réalisant une chorégraphie inspirée du voguing, les projections de bouts de viande crue …) le public se plait à prendre part à cette avalanche orgiaque de libido. Placée sous l’égide d’un Dionysos en Master of Ceremony outrancier, la performance, sous la forme d’une véritable épreuve, nous invite à mettre de côté notre cogito, à s’échapper dans un laisser-aller festif et joyeux, à embrasser ce « little bit of madness » qui encourage à recommencer, à persister encore et toujours.

Au delà de l’expérience spectaculaire, Mount Olympus s’établit comme un événement, une oeuvre totale se déployant autour de ce qui semble faire la vie, l’organique, le charnel, nous démontrant que c’est bien souvent tout ce qu’il reste, en fin de course. Jan Fabre, deus ex machina, oeuvre à la construction d’un Mont Olympe païen, dont l’ascension consiste à piétiner les morts pour les honorer, mais surtout à rendre hommage à ceux qui vivent, qu’ils rient ou qu’ils pleurent.

Vu à La Villette. Conception, mise en scène : Jan Fabre. Interprètes performeurs : Lore Borremans, Katrien Bruyneel, Annabelle Chambon, Cédric Charron, Tabitha Cholet, Anny Czupper, Els Deceukelier, Barbara De Coninck, Piet Defrancq, Conor Doherty, Stella Höttler, Sven Jakir, Ivana Jozic, Marina Kaptijn, Gustav Koenigs, Colline Libon, Moreno Perna, Gilles Polet, Pietro Quadrino, Annabel Reid, Antony Rizzi, Matteo Sedda, Merel Severs, Kasper Vandenberghe, Lies Vandewege, Andrew Van Ostade, Marc Moon Van Overmeir, Fabienne Vegt. Textes : Jeroen Olyslaegers et Jan Fabre. Musique : Dag Taeldeman. Photos © Sam De Mol.

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Publié le 20/09/2017


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