Nacera Belaza, Les Oiseaux / La Nuit

Par . Publié le 14/05/2016

Nacera Belaza

Nacera Belaza associe deux fragments issus de recherches antérieures, sobrement réunis sous le titre Les Oiseaux / La Nuit. Un geste unique partagé avec sa soeur Dalila, portées par le vertige de l’infime, dans la torpeur et la pénombre.

Plongés dans une obscurité épaisse, nous discernons de furtifs bruits de pas qui s’approchent.  Deux silhouettes saillent des ténèbres, hésitantes, à peine perceptibles dans la pénombre qui progressivement se dissipe. Comme échappées d’une scène onirique, on croit les voir animées d’un léger rebond, d’une oscillation rendue incertaine par notre vision brouillée. À mesure que la luminosité augmente leurs gestes deviennent plus nets, ciselés, sans un souffle alors que s’élève la musique comme une imploration douce et monocorde. On distingue maintenant avec précision les silhouettes qui l’une et l’autre nous font face, traversées d’infimes pulsations : une cadence intérieure préservée les yeux clos. Leurs doigts tressautent, parcourus par un léger tremblement presque maladif dans lequel on croit reconnaître par instant quelque geste emprunté du mime. Deux silhouettes anonymes, fascinantes parce qu’insaisissables alors que les traits de leurs visages demeurent enrobés de pénombre.

Les interprètes captivent notre attention par un geste infime, qui éclot d’un sursaut propagé par tout le corps : elles trouvent dans la courbure de leurs dos élastiques, dans leurs pieds rivés au sol l’ancrage essentiel au ballotement léger de la tête et des mains, souligné par une lumière progressivement rasante, qui distord et étire leurs ombres sur le plateau. Elles s’éloignent lentement l’une de l’autre, puis disparaissent un instant.

Elles semblent accomplir sous nos yeux la partition secrète d’une cérémonie intime, d’un rituel où chacune après l’autre elles saluent les ténèbres, ployées vers le sol puis lentement redressées, cherchant leurs gestes dans un déséquilibre subtil, à peine amorcé. Une liturgie abstraite soutenue par un chant mélodieux, lointain mais puissant. Tandis que l’une s’étire doucement sa partenaire reste à distance, à peine visible mais attentive, une sentinelle discrète dans laquelle le spectateur se confond lorsque sa concentration extrême se mue en ataraxie bienfaisante.

Une seule danseuse occupe finalement le plateau, elle tournoie sur elle-même et captive le spectateur par le rythme envoutant de sa course elliptique, où ses pieds guidés par une cadence inaltérable se croisent et sans cesse se repoussent, derviche aux bras vers nous offerts, les yeux clos et la tête rejetée en arrière. Pour restituer dans cette scène suspendue le souvenir du temps qui loin d’elle poursuit sa course l’intensité lumineuse devient par instants plus insistante, pour accentuer puis soustraire ses mouvements aux regards. Le chant se fait plus ténébreux, s’amenuise vers un simple souffle alors que la salle vibre de l’éclat unique d’un projecteur de lumière blanche, crue, qui estompe l’épaisseur des ténèbres. Il dévoile les gestes de la danseuse qui progressivement se disperse ; le cercle s’évase sur le plateau en méandres hésitants et le spectateur frémit du vertige de la chute possible comme une ombre planant sur l’interprète, perpétuellement déjouée.

Nacera Belaza signe avec brio un diptyque onirique où le spectateur partage avec les interprètes une expérience d’une intensité inouïe, une heure d’un recueillement organique et profond prolongé jusqu’au salut ou toutes deux impassibles nous transpercent du regard.

Vu au Centre National de la Danse, à Pantin. Chorégraphie, conception son et lumière Nacera Belaza. Avec Nacera Belaza, Dalila Belaza. Photo Cie Nacera Belaza.


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