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© Simon Courchel

Pâquerette, Cecilia Bengolea & François Chaignaud

Pâquerette est la première collaboration du duo Cécilia Bengolea et François Chaignaud. Créée en 2008, elle marque le point de départ d’une œuvre hétéroclite, considérant la danse à la fois comme un objet inscrit dans des rapports sociaux et comme un rituel individuel d’émancipation et de représentation. De mêmes que leurs deux pièces suivantes, Sylphides (2009) et Castor et Pollux (2010), Pâquerette donne à voir des gestes naissant dans une contrainte extrême, les tressaillements d’un corps qui explore ses propres limites.

Dans un studio éclairé par un plein feu, devant une soixantaine de spectateurs impatients et avertis, Cécilia Bengolea et François Chaignaud sont déjà assis au sol, chacun lové dans une cape ouzbek, costume à mi chemin entre le déshabillé luxueux et la chasuble ouvragée. Les yeux portés sur le public, un de leur bras glisse soudain dans leur dos. On devine qu’ils sont en train, à couvert, de commencer à s’introduire un godemichet dans l’anus. Les visages se crispent, on entend des soupirs, des gémissements, les regards sont tantôt révulsés en extase tantôt froncés par la douleur. Les premiers mouvements perceptibles sont des tremblements, vite remplacés par des tensions, les deux corps toujours serrés l’un contre l’autre. C’est quand ils osent une étreinte que les étoffes glissent enfin au sol. En une habile galipette, les sex toys sont pointés vers le ciel. Puis c’est debout que nos interprètes continuent de se tendre et d’onduler en inventant un vocabulaire chorégraphique à la fois rigide, tenu et fluide qui rappelle, en un catalogue de postures, la statuaire classique. Après avoir déposé au sol leurs instruments, érigés comme des totems, Bengolea et Chaignaud s’essayent à une série de portés inédits dont les appuis se situent au niveau de l’anus.

Contrastant avec les pièces les plus récentes de ces chorégraphes ((M)imosa – Twenty Looks Or Paris Is Burning At The Judson Church (M) (2011, signée avec Trajal Harrell et Marlene Monteiro Freitas), Altered Natives’ Say Yes To Another Excess – Twerk (2012), ou encore Dub Love (2014)), Pâquerette réduit le spectacle à son minimum. Ici ni foisonnement, ni costumes complexes, ni lumières stroboscopiques ou musique assourdissante. Les mouvements naissent de soubresauts, de contractions et de relâchements subtils, se déployant toujours à partir du creux du bassin, ce qui d’emblée peut sembler assez peu virtuose ou anti-spectaculaire.

Le rapport entre les danseurs et le public est frontal et les grimaces se retrouvent aussi sur les visages des spectateurs. Bengolea et Chaignaud exposent leurs corps expérimentaux sans aucune pudeur, comme des chercheurs dans leurs laboratoires. Encore au travail dans le studio, ils donnent à voir l’expérience de la chair par l’intérieur. On assiste au déroulé d’un processus qui, en se concentrant sur une zone taboue du corps, la transforme en un nœud sensible qui s’observe lui même. Si le corps n’est pas ici un outil de connaissance mais bien un appareil perceptif, il s’agit pour nos danseurs d’éprouver la matière par ses propres plis et replis et de nous en livrer les affectations et les phénomènes dans un déploiement depuis ses fondements vers l’extérieur.

Rien de pornographique pourtant, Pâquerette, n’est ni excitant ni provoquant. Soumis à un va et vient entre l’interne et l’externe, les mécanismes et la cohérence des différentes zones d’action des corps sont mis à mal. En décalant l’attente du public, en mettant ce dernier au défi, la performance défait en partie les systèmes du spectaculaire. L’organe qui concentre toute l’attention est dépouillé de toute finalité et pour cause, il s’agit ici d’en déterritorialiser les usages. Muets, Bengolea et Chaignaud semblent tout aussi spectateurs que nous.

Vu au Centre National de la Danse à Pantin. Conception et interprétation Cecilia Bengolea et François Chaignaud. Photo © Simon Courchel. 

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Publié le 05/03/2017


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