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© Sammi Landweer

Para que o céu não caia, Lia Rodrigues

Avec Para que o céu nao caia, « pour que le ciel ne tombe pas », Lia Rodrigues laisse planer un sombre présage sur une danse introvertie et juvénile. L’espoir cependant demeure si l’on se fie à l’efficacité ravageuse de la mise en scène épurée et à la sobriété solennelle des danseurs qui décuple les sensations des spectateurs qui prennent place au cœur de l’arène.

Para que o céu nao caia, une imprécation qui d’emblée éveille tous nos sens ; la danse surgit au détour d’une sensation fugace, olfactive tout d’abord car du plateau vide s’élève une douce odeur de café. Tactile et vibratoire dès lors que les danseurs entrent en scène et que se mêlent à leurs gestes les martèlements de leurs pas sur le plateau, tout contre nous. La luminosité elle aussi oscille et la douce atmosphère hospitalière devient soudainement plus intime ; dans la pénombre la surface de la peau des danseurs semble rougeoyer de tons ocre. Les interprètes se sont enduit le corps de café moulu et l’on en ressent presque la texture rugueuse et âpre à la surface de notre propre épiderme, à mesure que les grains dispersés par leurs souffles se déposent sur nous.

Les spectateurs assis à même le sol font face aux figures colossales des danseurs immobiles et fièrement dressés, presque chimériques dans un silence épais et recueilli. Un rituel intimidant auquel ils nous initient lorsqu’ils nous frôlent et parfois se glissent contre nous, plongeant la sombre intensité de leurs regards dans le nôtre. Une présence réconfortant qui n’en demeure pas moins provocatrice ; en témoigne le geste d’un spectateur qui choisit d’esquiver le face à face et essuie la peau du danseur avec délicatesse. La proximité imposée de leurs corps nus qui creusent parmi nous des sillons de chairs poudrées semble sans cesse requérir notre adhésion pour exacerber un possible engagement, que l’on sait chez la chorégraphe écologique et politique.

En cela la mise en scène très contrastée des couleurs et de l’intensité des mouvements frôle parfois le manichéisme, et les longues traversées des danseurs de part et d’autre du plateau dessinent un réseau d’oppositions et d’équivalence qui pourrait sembler douteux. La pièce y échappe lorsqu’elle est le théâtre du vertige d’un enchâssement impromptu, et trois danseurs encerclent un spectateur, eux-mêmes piégés dans la masse du public. Nous devenons dès lors tour à tour objet et jeu de la danse, matière informe à sculpter par les corps et les cris : les danseurs nous guident d’un geste et nous convient en chantant à nous approcher. Sans se mêler tout à fait de la danse le public lui aussi s’autorise à donner de la voix, étouffe un éclat de rire ou réagit vivement et circule à son aise sur tout le plateau, quelquefois même à l’écart des espaces où se façonne l’attention.

Mais sans cesse les danseurs de nouveau nous subjuguent ; lorsqu’ils s’infiltrent dans la masse des spectateurs et murmurent au creux de notre oreille les prémisses de pleurs déchirants qui éclatent en des cris assourdissants. Un malaise inouï nous saisit et s’insinue lui aussi au plus profond de nos chairs, parfois insoutenable mais tellement cathartique. Désormais unis au coude à coude et sans cesse ballotés, happés par un mouvement cadencé et joyeux, la transe extatique à laquelle ils se livrent n’en devient curieusement que plus apaisante.

Le « clan Rodrigues » livre ici une pièce surprenante de laquelle on ne sort pas indemne. Si le propos est sans doute plus nébuleux qu’auparavant la prouesse des interprètes qui traversent sous nos yeux une multitude d’intensités corporelles et motiles nous impose la nécessité de prendre place au cœur de la danse. Malmenés avec notre plus haut consentement, nous devenons le creuset d’où jaillissent les réactions les plus intenses. Dès lors, chaque danseur nous semble étrangement familier et l’on quitte le plateau en croyant toujours percevoir la pression de son corps sur le nôtre.

Vu au Centquatre dans le cadre du Festival d’Automne à Paris. Création de Lia Rodrigues, avec l’étroite collaboration de Leonardo Nunes, Gabriele Nascimento, Francisco Thaigo Cavalcanti, Clara Castro, Clara Cavalcante, Dora Selva, Felipe Vian, Glaciel Farias, Luana Bezerra, Thaigo de Souza, avec la participation de Francisca Pinto. Dramaturgie de Silvia Soter. Lumières de Nicolas Boudier. Photo © Sammi Landweer.

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Publié le 07/11/2016


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