Prélude à l’après-midi d’un faune, Marie Chouinard

Par . Publié le 11/04/2016

Sylvie-Ann Paré

Entre figure humaine et animale, le personnage mythologique du faune incarne une sensualité masculine pour le moins intrigante. En 1912 Vaslav Nijinsky scandalise son public par l’interprétation du fameux Prélude à l’après-midi du faune : sa gestuelle aux connotations érotiques est jugée trop subversive. Cette célèbre chorégraphie scénographiée avec les décors de Léon Bakst sur un air de Debussy marque l’histoire de la danse et des arts. Un siècle plus tard, Marie Chouinard nous propose une version très personnelle de ce ballet dans laquelle on reconnaît une gestuelle caractéristique, propre à ses créations chorégraphiques.

C’est avec audace que la chorégraphe québécoise réinvente ce personnage mythologique, en commençant  par attribuer ce rôle à une danseuse et non un danseur comme le veut l’histoire. Son costume reste près du corps comme dans la chorégraphie originelle mais il est repensé de façon contemporaine par l’apposition de protubérances afin de rendre la silhouette humaine plus animale. Elles donnent l’effet de phanères qui influencent le mouvement en tant qu’extensions corporelles. Les éléments rapportés sont composés en dissymétrie et rappellent certains costumes de scène crées par Rei Kawakubo : les canons de beauté conventionnels sont rompus. La chorégraphe n’hésite pas à renforcer le caractère érotique de la gestuelle en plaçant sur le costume une corne évoquant un sexe en érection. Cette danse fauve reste toutefois marquée d’une réserve subtile, une sorte de douce virilité.

Inspirée par le théâtre grec et la danse Nô, Marie Chouinard a longuement travaillé l’attitude de son personnage. Comme originellement, le faune est de profil, mais il adopte une posture et un rythme de mouvement grâce auxquels on identifie très clairement les créations de cette chorégraphe. Des capteurs de son sont placés près du corps de la danseuse et accompagne ses pas d’un bruitage qui rend le côté animal plus abstrait. Tout ceci confère à ce nouveau faune une apparence de créature étrange, à la limite du monstrueux. Comme pour souligner l’abstraction, l’orchestre est présent sur scène et on pourrait penser à une forêt symbolique, sublimée par un éclairage chaud. Le choix de ce type de lumière est toutefois limitant pour la lisibilité du maquillage sur le visage de la danseuse.

Cette création demeure quoi qu’il en soit une oeuvre originale, représentative du travail de Marie Chouinard. Une telle mise en scène est osée mais ne tombe pas pour autant dans le grotesque grâce à la rigueur dont fait preuve la danseuse. En transgressant la tradition du genre dans la danse, elle réactualise habilement un chef-d’oeuvre sans jamais altérer le sentiment de sublime procuré par la musique de Debussy. Cette courte apparition solo de Carol Prieur constitue d’ailleurs une introduction idéale à son adaptation du Sacre du printemps.

Vu au théâtre de Maisonneuve, présenté par Danse danse. Direction artistique et chorégraphie: Marie Chouinard. Musique: Prélude à l’après-midi d’un faune, Claude Debussy, 1984. Interprète: Carol Prieur. Lumières: Alain Lortie. Costumes:Louis Montpetit et Marie-Chouinard. Maquillages: Jacques Lee Pelletier. Photo de Sylvie-Ann Paré.


Partagez cette page


http://maculture.fr/danse/prelude-faune-marie-chouinard/