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Keersmaeker

Die Weise von Liebe und Tod des Cornets Christoph Rilke, Anne Teresa de Keersmaeker

Dépouillée de ces pendrillons, la scène accueille sans préambule le danseur Michaël Pomero qui s’élance dans un silencieux solo. Pleine lumière dans la salle, nous regardons ce fidèle interprète de la compagnie Rosas, aperçu notamment dans les pièces chorales Cesena (2011) et Vortex Temporum (2013), inscrire sur le sol du plateau les empreintes de ses déplacements. Il traine des pieds, lève les bras, pointe des directions de la main et esquisse ce qui sera la base chorégraphique et les concepts esthétiques de Die Weise von Liebe und Tod des Cornets Christoph Rilke, nouvelle création de la chorégraphe flamande Anne Teresa de Keersmaeker qui signe ici pour la seconde fois de sa carrière, après Partita 2 (2013) un duo homme/femme dans lequel elle s’engage elle-même comme interprète.

Après avoir travaillé sur As You Like It de Shakespeare dans son précédent spectacle Golden Hours (As you like it) (2015), Anne Teresa de Keersmaeker continue d’explorer les possibilités dramaturgiques et chorégraphiques entre la danse et la littérature à travers une œuvre de jeunesse de l’écrivain autrichien Rainer Maria Rilke, La Mélodie de l’amour et de la mort du cornette Christoph Rilke, publiée pour la première en 1906.

Les interprètes évoluent sur un grand sol gris clair recouvert d’une fine couche de poussière qui s’estompe sous leurs pas. L’écriture visuelle et plastique des déplacements n’est pas inédite dans l’œuvre de Keersmaeker, on pense à En Attendant (2010), créé sur la terre battue du cloitre de l’église des Célestins à Avignon et à Cesena (2011), où des cercles de sable dessinés sur le sol étaient peu à peu effacés par les parcours des danseurs.

Ici, la scénographie renvoie indéniablement à Violin Phase, célèbre solo extrait de Fase, four mouvements to the Music of Steve Reich (1981) dans lequel Anne Teresa de Keersmaeker danse sur du sable blanc et trace sur le sol des compositions circulaires révélant la structure et les motifs de son parcours dans l’espace. Longtemps révélés par des compositions géométriques visibles sur le sol, les parcours quasi mathématiques des danseurs semblent ici émerger d’un élan empirique quasi sauvage à l’image de la cartographie raturée et chaotique qui résulte de leurs déplacements.

Le duo partage le plateau avec la flutiste Chrissy Dimitriou et permutent chacun leur tour. Seule sur scène, elle interprète avec virtuosité l’Opera per fallut et Immagine fantasia / All’aure in un lontananza du compositeur italien Salvatore Sciarrino, partition minimale et conceptuelle qui s’appuie ici essentiellement sur la respiration et le souffle de l’interprète. Membre du collectif bruxellois ICTUS et déjà aperçue sur le plateau de Vortex Temporum, Chrissy Dimitriou s’est déjà illustrée sur la musique de Sciarrino auprès d’Anne Teresa de Keersmaeker avec My Breathing Is My Dancing présenté au WIELS le printemps dernier dans le cadre de l’exposition-performance Work/Travail/arbeid à Bruxelles.

Cette mise en tension entre la musique et la danse est au cœur de l’œuvre d’Anne Teresa de Keersmaeker et cette configuration n’est pas sans nous rappeler celle de Partita 2 avec le danseur et chorégraphe Boris Charmatz et la violoncelliste Amandine Beyer. La chorégraphe y laissait le public entendre la chacone de Bach dans le noir et contempler un duo dans un silence absolu avant de faire dialoguer ensemble danse et musique.

Anne Teresa de Keersmaeker et Michaël Pomero dansent à l’unisson et dans le silence, leurs mouvements sont brefs et contenus. Que se soit en solo ou en duo, la partition chorégraphique épuise sans virtuosité une variation de mouvements rectilignes et de déplacements circulaires concentrés sur le devant de la scène. Les bras sont tendus, les genoux se lèvent vers le ciel, les pas sont lourds et les chaussures frottent avec dureté la surface couverte de poussière.

Une fine brume poussiéreuse virevolte autour des deux danseurs et s’imprime sur leurs vêtements lorsqu’ils rentrent en contact avec le sol. Ces deux figures solitaires, lorsqu’elles se retrouvent ensemble sur le plateau, forment un couple éphémère dont les gestes, synchrones ou non, se font soudainement écho. Des arrêts sur images, comme autant d’instants suspendus, offrent des pauses propices à la parole.

Déjà sous-jacent dans de nombreuses pièces d’Anne Teresa de Keersmaeker, la relation entre la danse et le texte atteint ici à son paroxysme. On se souvient du plateau de Cesena, qui rassemblait des chanteurs et des danseurs autour des chants médiévaux du XIVe siècle. Dans Golden Hours (As you like it), des fragments du texte de Shakespeare dialoguaient avec les danseurs sur le plateau et trouvait une résonance inhérente dans la chorégraphie qui se construisait sous nos yeux. Keersmaeker prenait également la parole dans 3Abschied (2010), pièce chorégraphique à partir du Chant de la terre de Christof Mahler qu’elle co-signait avec l’artiste Jerome Bel.

Ici, le texte de Rainer Maria Rilke trouve une lecture plus radicale : dans une première partie du spectacle il est projeté dans le noir complet, sur le fond du plateau et sans aucune forme d’illustration avant d’être incarné, le reste du spectacle, dans la bouche de Keersmaeker. Seule sur scène et dans le silence absolu, la chorégraphe s’empare des mots de Rilke et, à travers l’oralité, révèle sa capacité à questionner et réinventer les possibilités d’appréhender le médium danse. Avec Die Weise von Liebe und Tod des Cornets Christoph Rilke, Anne Teresa de Keersmaeker signe une œuvre radicale et exigeante.

Vu au T2G, Théâtre de Gennevilliers dans le cadre du Festival d’Automne à Paris. Chorégraphie Anne Teresa De Keersmaeker. Avec Anne Teresa De Keersmaeker, Michaël Pomero. Texte Die Weise von Liebe und Tod des Cornets Christoph Rilke, Rainer Maria Rilke. Traduction française Jean Torrent. Musique Salvatore Sciarrino. Musique live Chryssi Dimitriou. Lumières Luc Schaltin. Costumes Anne Catherine Kunz. Dramaturgie Vasco Boenisch. Son Alban Moraud. Photo d’Anne Van Aerschot. 

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Publié le 29/11/2015


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