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© JC Carbone

Roméo et Juliette, Angelin Preljocaj

Le chorégraphe Angelin Preljocaj présente jusqu’au 24 décembre 2016 un remontage de son ballet Roméo et Juliette au Théâtre National de Chaillot à Paris. Créée en 1990 pour le Ballet de l’Opéra de Lyon et reprise en 1996 par la compagnie de Preljocaj, la pièce est aujourd’hui remontée avec des costumes et des décors entièrement renouvelés encore une fois signés par le célèbre dessinateur de bandes dessinées Enki Bilal.

Angelin Preljocaj met en scène le célèbre roman de Shakespeare dans un univers steampunk digne des sciences-fictions de la fin du siècle et nourri cet imaginaire par la richesse des décors, le détail des costumes et l’intelligence d’agencement des éclairages. Inspirée de 1984 de George Orwell, l’histoire des deux personnages vivant un amour interdit est préservée, seule son origine étant cette fois décalée. Ici, en effet, il s’agit plus d’une différence de castes entre deux clans aux dissensions évidentes que d’une rivalité entre familles. Dans une société dictatoriale post-apocalyptique, un des deux clans est illustré comme fort et détenteur d’un pouvoir autoritaire quand l’autre apparait faible et sans ressources, aux droits de circulation surveillés, voire interdits et survivant dans les rues et les ruines. L’opposition commence lorsque les défavorisés se moquent et défient ouvertement les règles établies. L’ambiance est lourde et la tension perceptible dès le début du spectacle.

Dans le premier tableau, des gardes entrent. Une marche militaire se met en place suivie par une gestuelle géométrique, synchronisée et quasiment agressive. Ils frappent le sol avec des mouvements invariables. Comme ce clan auquel elle appartient, Juliette, elle aussi, puise dans cette qualité de mouvement. Son solo, ponctué par de rares moments de rêverie et d’improvisation libres, est rythmé par des formes carrées et par des enchainements presque répétitifs. Métaphore, peut-être, du personnage qui tente de se détacher d’un environnement très codifié sans jamais y parvenir complètement. À la fois gardée par des nourrices et côtoyée par des soldats, la place de Juliette au sein son propre clan n’est pas tout à fait définissable et ce dont elle veut s’échapper n’est pas nommé.

Roméo, de son côté, ne semble pas avoir d’inquiétude. Son clan est présenté comme un groupe uni dont le seul souci est d’éviter les châtiments trop sévères de la part des gardes. Ses membres n’hésitent pas pour autant à se moquer et à provoquer les représentants de l’autorité. Ils entrent sur scène par des trous pratiqués dans les ruines des murs et n’en sortent que de force. Les hommes montrent leur vivacité par des sauts périlleux et des virevoltes exagérées. Les femmes s’expriment par des mouvements circulaires, par des chemins tortueux dans l’espace et par une gestuelle provocante vis-à-vis des hommes. Un contraste saisissant se dessine entre la caractérisation des clans de part et d’autre du front. Cette insouciance semble pourtant prendre fin quand un de compagnons de Roméo est tué par les forces de l’ordre. Cet épisode, fort et agressif, n’engendre aucune révolte ou manifestation de la part de son clan. Est-ce une critique de l’abus de pouvoir dans un contexte politique tendu ? Il est impossible de le dire.

Ce roman classique a été adapté et réinterprété de diverses manières, modernisé sous différents propositions, dansantes, cinématographiques ou littéraires. La reprise de la partition originale du ballet de Prokofiev facilite l’identification des personnages et des passages pour ceux et celles qui sont déjà familiarisés avec les versions dansées. La version d’Angelin Preljocaj garde une bonne dose de romantisme sans être mélodramatique et s’appuie totalement sur l’énergie des musiques. L’ambiance sonore est nourrie par des bruits de fond comme des hélicoptères ou encore des voix off au ton autoritaire.

Le seul regret possible étant l’absence de la célèbre scène du balcon, où l’attraction entre les deux personnages principaux est exprimée à son paroxysme au moment où ils découvrent l’amour de manière naïve et insouciante. La musique de cette scène est ici reprise à travers un duo dans lequel les deux personnages principaux ne se touchent pas pendant la moitié du temps. La naïveté et l’insouciance ne semblent pas avoir de place dans un univers fait de pouvoirs et de stratégies de survie. La figure du balcon est ici remplacée par un chemin de ronde sur lequel circule de nuit un garde accompagné d’un chien et équipé d’une lampe torche dirigée vers les spectateurs. Habile jeu de mise en scène éblouissant, au sens concret comme au sens figuré, qui peut représenter la dureté du pouvoir autoritaire en opposition à la sensibilité de la célèbre scène habituelle. Leur passion n’est donnée à voir que plus tard dans la pièce, quand Romeo tue un des gardes pour passer une nuit avec Juliette. La fin tragique des deux amants, lorsqu’ils sont découverts et que l’ordre doit être rétabli, se déroulera en silence dans un final intense et bouleversant.

Vu au Théâtre National de Chaillot. Chorégraphie Angelin Preljocaj. Décor Enki Bilal. Costumes Enki Bilal et Fred Sathal. Musique Roméo et Juliette Serge Prokofiev. Création sonore Goran Vejvoda. Lumières Jacques Chatelet. Avec 24 danseurs. Photo © JC Carbone.

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Publié le 21/12/2016


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