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[Extension sauvage] Pastime, Carnation & Museum Piece, Ruth Childs / Lucinda Childs

Ruth Childs est née à Londres, a grandi aux Etats-Unis et s’est désormais établie en Suisse. Après une rigoureuse formation classique, elle rejoint des compagnies contemporaines et travaille notamment avec Foofwa d’Imobilité, La Ribot, Gilles Jobin, ou encore Massimo Furlan. Nièce de la pionnière Lucinda Childs, qu’on ne présente plus, elle s’est vue offrir l’été 2014 trois de ses emblématiques solos de la période Judson Church, Pastime (1963), Carnation (1964) et Museum Piece (1965). Au delà d’être des recréations s’appuyant sur une étude de documents d’archives, les trois solos ont été transmis directement à Ruth Childs de façon organique, par leur chorégraphe et interprète originelle. 

Dans le cadre du festival Extension Sauvage, organisé par Nadia Lauro et Latifa Laâbissi, dans le théâtre de verdure des jardins du Château de la Ballue, quelques bancs sont installés pour accueillir les spectateurs au sein d’une étendue circulaire, délimitée par d’épais buissons. Ces mêmes buissons, taillés en forme de gros cubes, font office de fond de scène. Un seul panneau d’un blanc immaculé, faisant à peut près la taille d’un humain, occupe une partie de l’espace et semble flotter au milieu du vert homogène du tableau.

Lorsque Ruth Childs apparaît, elle entame une série de mouvements lents, contraints, minimaux. Vêtue d’un débardeur et d’un court short, les bras en croix, elle lève sa jambe droite tendue à quarante-cinq degrés. La jambe d’appui fait un plié, la jambe levée la suit, les bras également. Ce geste est répété plusieurs fois avant que le mouvement ne s’accélère, donnant à la danseuse l’allure d’une gymnaste s’échauffant, d’une nageuse hors de l’eau. Elle disparaît dans la verdure pour revenir avec une grande pièce de tissu gris, cylindrique et élastique. Elle l’enfile et s’allonge au sol, en maintenant relevés ses jambes et son buste, si bien que la figure évoque l’image d’une femme de profil dans une baignoire. Une jambe se dégage de l’étoffe, la danseuse opère une rotation complète, puis tend le tissu à l’extreme pour se retrouver presque étendue droite, avant de se relever et de quitter le plateau. Elle revient finalement, se place dos au public, et baisse le buste pour poser ses mains au sol, les fesses en l’air. Une jambe puis l’autre se lève, tendues puis pliées. Pastime, le plus aride des trois solos, tente de défaire le mouvement de l’idée de virtuosité, tout en l’inscrivant dans une rigueur toute protocolaire. Car si la chorégraphie ne semble pas particulièrement complexe, c’est l’attention méthodique avec laquelle la danseuse réalise les enchaînement qui prime.

Pour Carnation, Ruth Childs s’installe derrière une petite table blanche de cuisine. Devant elle un curieux panier de métal pliable contient des petits objets en mousse : des bigoudis, des éponges. Méthodiquement elle installe les objets devant elle, en alternant les couleurs, puis entreprend la réalisation de petites installations, une éponge, trois bigoudis, une éponge, et ainsi de suite. Elle place le panier sur sa tête afin de se retrouver coiffée d’un étrange casque. Tandis qu’un sourire mutin ne la quitte pas, elle emprisonne délicatement chaque bigoudis dans les interstices de sa coiffe, et place le tas d’éponges colorées entre ses lèvres. Elle se lève ensuite, enferme les objets de mousse dans un sac poubelle attaché à sa jambe, puis en un splendide piquet contre le panneau blanc, les envoie valser dans le décor. Détournant des objets du quotidiens, traditionnellement associés à des tâches réalisées par les femmes, cette performance œuvre dans le sens d’une épure de l’écriture du mouvement, sur le mode d’une conférence muette et absurde. Vidés de leurs sens et de leurs utilités, il semble que ces objets sont réduits à de simples formes, avec lesquelles la danseuse imperturbable cherche, par tous les moyens, à interagir. 

Museum Piece commence par l’entrée de la danseuse vêtue d’un pantalon et d’une veste de tailleur. Elle dépose au sol une série de petits panneaux circulaires colorés, évoquant la touche pointilliste du tableau de George Seurat, Le Cirque (1890). Munie d’un miroir, elle mène une conférence à la fois documentée et éminemment ironique sur des questions liées à la perception visuelle des couleurs, essayant d’apercevoir les points colorés au sol à travers son miroir. Dans sa description du tableau, au moment d’évoquer la figure de l’acrobate, elle tente d’imiter sa position. Elle se place, par deux fois, en appui sur le ventre au sommet d’un tabouret, avant de lever les bras et les jambes en arabesque, le visage tourné vers les spectateurs. Des trois solos de Lucinda Childs repris par sa nièce, Museum Piece est celui qui aborde de la façon la moins frontale la question du mouvement et de la chorégraphie. Evoquant le tableau à l‘aide d’une seule de ses figures, et sillonnant l’espace constellé des couleurs qui y sont présentes, c’est au cœur même de la peinture que la danseuse évolue.

La transmission de ces solos à Ruth Childs permet à une nouvelle génération de spectateurs de pouvoir faire l’expérience de ses œuvres fondatrices à bien des égards. En les incarnant, la danseuse ne se présente pas seulement comme un avatar de Lucinda Childs, mais donne corps à des pièces en mettant l’accent sur leurs dimensions absurdes, drolatiques, ce qui n’est pas forcément l’aspect le plus commenté dans l’historiographie. Véritable archive généalogique de chair et d’os, c’est certainement par le corps que Ruth Childs peut restituer le plus efficacement possible toute la densité de l’oeuvre de Lucinda Childs, sans pour autant la charger d’une quelconque solennité élégiaque.

Vu dans les jardins du Château de la Ballue dans le cadre du festival Extension sauvage. Conception, chorégraphie : Lucinda Childs. Interprétation : Ruth Childs. Photo Richard Louvet.

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Publié le 17/07/2017


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