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Eva Wuerdinger

Sketches/Notebook, Meg Stuart / Damaged Goods

Pour la reprise de Sketches/Notebook, Meg Stuart et sa compagnie Damaged Goods ont fait de la scène du Kaaitheater, à Bruxelles, un grand terrain de jeux où chacun était invité à participer à un « rituel bizarre, intime et imaginatif ». Meg Stuart et la Belgique, c’est une histoire artistique qui remonte au début des années 1990, lorsque le Klapstuk Festival Leuven la programme pour la première fois en Europe avec le remarqué Disfigure Study et qu’elle y fonde Damaged Goods, structure ouverte, capable de s’adapter à ses projets protéiformes et résumée en ces termes : « To have company means that you are not alone, that you share yourself and your place with others. Damaged Goods is a constantly shifting identity, always redefining itself and searching for contexts »¹

Le collectif et la convergence sont, en effet, au cœur de Sketches/Notebook, carnet de notes où chaque page se réaliserait sur scène, se donnerait à voir, à entendre, à toucher. Sur la scène du Kaaitheater, les actions se déroulent les unes après les autres et le plus souvent les unes en même temps que les autres, obligeant à concentrer son attention sur l’une ou l’autre, à opérer un choix dans le champ des perceptions. Six interprètes sont créditées en tant que performers (Meg Stuart, Jorge Rodolfo De Hoyos, Antonija Livingstone, Leyla Postalcioglu, Maria F. Scaroni, Julian Weber), un comme musicien (Brendan Dougherty), un comme scénographe et videaste (Vladimir Miller), une comme costumière (Claudia Hill) et encore un autre comme créateur lumière (Mikko Hynninen). Tous sont sur scène, espace dont les limites sont abolies.

Car Sketches/Notebook décloisonne. Toute l’équipe de Damaged Goods fait son apparition d’une part. La préparation, les coulisses, font parties de la performance. Le maquillage, l’habillage, la gestion du son et de la vidéo sont ainsi montrés. Le public, d’autre part, est amené à interagir avec Damaged Goods. Disposé en rangées le long des quatre bords, les occasions données de rejoindre le centre pour danser, se rouler par terre, glisser le long d’une pente en bois sont nombreuses. Le public est, en outre, amené à composer son propre spectacle, en établissant un contact par les yeux, par le souffle, par le roulement de billes, instants ou la présence de l’équipe artistique tend presque à s’effacer. Ce décloisonnement correspond à un carnet de note dont les pages seraient recouvertes d’inscriptions par plusieurs personnes, couche après couche, sans séparation distincte entre les acteurs et les spectateurs, entre le lieu de l’action et le lieu de l’observation, entre les objets prévus pour être utilisés et les imprévus. Le décloisonnement n’est pas une nouveauté. Mais il est ici acté comme une double démonstration : tout le monde peut participer ; chacun choisit comment participer.

Dans un documentaire intitulé Inside the magic cave, chacun des protagonistes raconte sa perception de Sketches/Notebook comme autant de transformations d’une caverne aux contours incertains, aux pratiques hétérodoxe. « Meeting », « radiance », « village square », « tornado » sont les mots qui résument ces instants élaborés à plusieurs, spontanément. Le visible et l’invisible, l’audible et l’inaudible, le possible et l’impossible, l’individuel et le collectif, le chorégraphié et l’improvisé sont des tensions palpables durant les deux à quatre heures que dure Sketches/Notebook. Sa force réside dans la singularité de chaque interprète, sur la singularité de chacune des scènes, sur un rapport avec le public qui instaure à chaque représentation une nouvelle communauté, avec ses règles et ses incertitudes. On retiendra principalement le magnétisme de Antonija Livingstone, celui – aussi et bien sûr – de Meg Stuart, qui nue un moment, devient une reine de la nuit au fur et à mesure que des couettes et des bijoux fantaisies la recouvrent. Mais l’envoûtement est due au collectif, à cette compagnie élargie, et malgré de brèves longueurs, perdure bien après avoir quitté cette grotte aux inscriptions éphémères.

¹ « Avoir une compagnie » signifie que tu n’es pas seul, que tu partages à la fois ta personne et ta place avec d’autres. Damaged Goods change constamment d’identité, se redéfinissant sans cesse et cherchant de nouveaux contextes.

Vu au Kaaitheater, Bruxelles. Un projet de Meg Stuart. Crée en collaboration avec : Jorge Rodolfo De Hoyos, Antonija Livingstone, Leyla Postalcioglu, Maria F. Scaroni, Julian Weber. Musique Brendan Dougherty. Scénographie et video Vladimir Miller. Costumes Claudia Hill. Lumières Mikko Hynninen. Assistante à la mise en scène Ana Rocha. Recherches Nicola Rebeschini. Assistante costumes Kahori Furukawa. Photo d’Eva Wuerdinger.

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Publié le 28/04/2016


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