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Rafael Gavalle

Striptease, Pere Faura

Sur la scène de Striptease, c’est le calme avant la tempête : une douce lumière bleutée enrobe de son halo un chapeau de feutre disposé sur un trépied. Une ambiance de cabaret faussement désuète qui laisse bientôt place à un solo survolté : Pere Faura se joue de nos fantasme et déjoue nos attentes dans un striptease vocal jubilatoire et décoiffant.

La cigarette aux lèvres, en short satiné et veste de smoking, l’apprenti stripteaseur a de quoi surprendre. Il se déhanche avec indolence sur un mélodie langoureuse, auréolé du puissant faisceau d’un projecteur. Sa cravate dénouée flotte le long de son corps, tandis qu’il feint de dégrafer sa chemise… Mais bientôt les premiers rires se font entendre : comment prendre au sérieux ce danseur à demi nu qui tourne vers nous sa mine mal assurée, dont les gestes trop accentués s’interrompent brusquement ? Toute sensualité est dès lors refrénée, et la mise en scène concourt elle aussi à défier l’illusion théâtrale. Plus mystérieuse encore, la caméra qui trône au centre de la scène et que le danseur semble braquer vers nous : tel un miroir tourné vers le public elle déplace le cadre de notre attention ; avec elle nos regards se croisent.

L’intention du danseur n’est ici pas de s’exhiber, encore moins de se dévêtir, mais bien de sans cesse nous surprendre jusqu’à se dérober de la scène avant l’instant fatidique. Il revient de nouveau élégamment vêtu, fermement décidé à moins déshabiller les corps que les mots pour déciller notre regard tant sur l’art du striptease que sur notre propre posture de voyeur : ici, les codes de la représentation sont perpétuellement rejetés. Il se replonge avec nous dans la genèse de sa pièce, ses travaux préparatoires comme sa longue documentation sur l’art de l’effeuillage et interroge nos attentes de spectateur : le mythe de l’artiste démiurge est à son tour anéanti lorsqu’il nous révèle que la lenteur exagérée de ses mouvements n’est destinée qu’à satisfaire la durée de la pièce prévue par le contrat de production.

Nos fantasmes sont enfin mis à nu dans une véritable mise en abyme lorsqu’apparaît en fond de scène la silhouette de l’actrice Demi Moore, dont les gestes sont parodiés sur l’écran par le danseur tandis que Pere Faura lui-même surgit sur le plateau comme pour se  démultiplier encore. L’effet d’enchâssement culmine avec la projection des images prises du public à son insu, pour faire de nous les spectateurs de nos propres corps.

Pere Faura nous invite à affiner notre regard pour percevoir l’ambivalence de ses gestes, déceler la frontière labile entre l’esquisse de la danse et la représentation normée du corps. Le Striptease est ici mis en scène à la manière d’une fausse conférence drolatique, où tous les lieux communs de la danse sont tour à tour déjoués. Mais la singularité comme la justesse de son monologue résident surtout dans les gestes par lesquels il appuie son discours ; son accent faussement savant et ses poses facétieuses par lesquelles il gagne instantanément la complicité de son public.

Striptease se distingue par le jeu incroyable de son interprète Pere Faura, qui nous livre ici une performance chorégraphique et vocale aussi drôle que pertinente.

Vu à la Briqueterie, Centre chorégraphique du Val de Marne, dans le cadre de plateforme danse internationale 2016 LES PLATEAUX. Création, direction, interprétation et production : Iñaki Alvarez, Pere Faura. Musique de Carlos Jobim et Annie Lenox. Lumières de Paul Schimmel. Photo de Rafael Gavalle. 

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Publié le 04/10/2016


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