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Patrick Imbert

Tenir le temps, Rachid Ouramdane

Tenir le temps comme seule consigne pour donner vie à un ensemble rare de nos jours : une pièce pour seize danseurs, qui fait fi de l’attrait contemporain pour l’amenuisement et propose une fresque collective sur l’ambivalente dissolution de soi dans le groupe ; de la diversité des corps nait l’esquisse d’un mouvement perpétuel.

La pièce se présente sous la forme d’un triptyque constitué d’un assemblage méticuleux d’exercices, comme autant de tentatives pour introduire dans leur collectif les mécanismes souterrains d’un mouvement continu. Chacun des trois tableaux prend sa source dans un prologue qui modèle la tonalité expressive et rythmique de toute la troupe. Les solistes éprouvent devant nous les répercussions corporelles d’une infime impulsion motrice qui ricoche de la nuque aux chevilles ; une propagation énergétique ensuite transmise au reste du groupe.

Les danseurs tissent entre eux des lignes qui serpentent sur le plateau ; à la lisière des coulisses ils se dispersent puis de nouveau bondissent et se croisent. Un élan continu également incarné dans la tension extrême qui parcourt les corps, animés par un état d’éveil permanent pour sans cesse chercher sa place dans le flot continu des danseurs qui les happe et reflue puis enfin se disloque.

L’apparente sobriété gestuelle de Rachid Ouramdane dissimule en réalité une succession de déplacements sur une cadence soutenue, palpable dans la progressive déliquescence des corps décoiffés et ruisselants. S’en détache une infinie diversité de silhouettes, de coiffures et d’habits dans un camaïeu de verts, à travers lesquels on distingue la variété des styles corporels, des attitudes et des démarches. Quelques ruses permettent alors d’échapper un instant au corps commun, lorsque l’une d’eux s’échappe du groupe étendu sur le sol et tournoie fiévreusement, emportée par son poids.

Il n’y a alors de communauté qu’à travers l’œil du spectateur, qui perçoit d’un seul regard le mouvement incessant de l’essaim des danseurs qui sans ordre apparent se disperse et s’étend. Ils ne s’assemblent que pour mieux se disperser ensuite, et soulignent ainsi ce qui seulement les unit : le partage d’une même scène.

La pièce se joue ainsi des traditions théâtrales pour mettre en valeur la singularité de ses interprètes : alors que tous ont pris place sur une ligne en fond de scène, l’un d’eux s’installe sur un supporté légèrement surélevé ; il se détourne et nous fait face, baigné de la puissante lumière d’un projecteur. Il danse des claquettes et l’amplitude de ses gestes l’isole du reste du groupe, alors même qu’il compose la musique sur laquelle ils se meuvent.

Lorsque la troupe des danseurs rejoint les solistes, les encercle puis se fond parmi eux, la pièce semble un instant ranimer l’esprit des rondes populaires, des danses de bal comme ferment du mouvement collectif. Ils s’enlacent, et ces caresses furtives ne sont prétexte qu’à exhiber les multiples manières de faire chemin vers l’autre. Ils se frôlent et presque immédiatement se sépare ; mais l’étreinte perdure un instant dans leurs bras qui s’effleurent alors qu’ils se détournent, un dernier regard avant de s’éloigner d’un bond.

Une dernière fois le corps-à-corps se délite dans une scène en clair-obscur où l’un des deux partenaires glisse au sol et suit de la plante des pieds l’ombre de son partenaire qui se découpe sur le plateau ; ils semblent se fondre l’un dans l’autre : ne demeure pour deux danseurs qu’une seule silhouette.

S’offre à nous le tempo commun d’un mouvement perpétuel, d’une danse intelligible pour le plus grand nombre : Tenir le temps, serait-ce ainsi donner à chacun l’espace nécessaire pour trouver sa place parmi tous ?

Vu au Théâtre de la Ville, à Paris. Chorégraphie de Rachid Ouramdane. Avec Fernando Carrion, Jacquelyn Elder, Annie Hanauer, Alexis Jestin, Lora Juodkaite, Arina Lannoo, Sebastein Ledig, Lucille Mansas, Yu Otagaki, Mayalen Otondo, Saïef Remmide, Alexandra Rogovska, Ruben Sanchez, Sandra Savin, Leandro Villavicencio, Aure Wachter. Musique de Jean-Baptiste Julien. Photo de Patrick Imbert.

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Publié le 18/02/2016


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