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Ian Douglas2

The Age & Beauty Series, Miguel Gutierrez

“Qu’est-ce que je ferais si je me disais que je suis en train de faire mes dernières pièces ?”

Le Centre Pompidou et le Centre National de la Danse (CND) programmaient la trilogie de Miguel Gutierrez Age and Beauty. Glamour, provocante, plus ou moins digeste mais indéniablement dérisoire et autodérisoire. Écrire dessus, c’est comme écrire sur trois cupcakes aux couleurs flashy Sonia Rykiel (soutien de l’événement), aux noms improbables et aux taux de glucides hors norme mais dans lesquels on ne pourrait s’empêcher de croquer, convaincu que la surface masquait quelque chose de consistant, sinon d’inédit. L’âge et la beauté. Deux notions que Miguel Gutierrez explore bien entouré dans trois spectacles présentés par ordre décroissant avec en fin de décompte, une incroyable séance de Deep Aerobics. So, let’s talk about this?

Age & Beauty Part 3: DANCER or You can make whatever the fuck you want but you’ll only tour solos or The Powerful People or We are strong/We are powerful/We are beautiful/We are divine or &:’///

Dans le grand hall du Centre Pompidou, l’affiche avait de quoi décontenancer. Cinq personnes regardent vers l’objectif, les traits détendus, habillés de bandes de tissu noir à l’exception d’un quarantenaire portant une collerette de tulle blanche descendant en cascade le long de son torse. On devine trois hommes et deux femmes mais sans certitude. Cette affiche manifeste avant même la représentation, par leurs attitudes, les propos du chorégraphe remarqué pour Last Meadow et HEAVENS WHAT HAVE I DONE : L’âge, la beauté, la sexualité, la carrière.

Entrer dans le grand auditorium du Centre Pompidou, cette big black box, c’est fouler la scène, prendre place sur l’un des étroits sièges en plastique gris alignés de part et d’autre pour assister à une introspection et à une thérapie de groupe inédite incluant les spectateurs. La troisième partie de Age & Beauty, créée en septembre 2015, est l’une des facettes d’un autoportrait baroque, excentrique, dans lequel les attentes du danseur à l’égard de sa carrière sont des obsessions. Attentes qui sont liées à la manière dont les changements, les déplacements fondent une conscience du temps, du changement, et comment en retour, cette conscience du temps instaure un rapport à nous-mêmes. L’âge et la beauté. Âge de la beauté et beauté de l’âge. Chiasme sur lequel Miguel Gutierrez va tisser un retour sur son travail et dégager des moyens de le poursuivre en énonçant ses incertitudes, ses craintes, dans un big fuck you à la résignation.

L’âge est ici au pluriel. Des âges incarnés par Ezra Azrieli Holzman, d’une dizaine d’années, Jen Rosenblit, la vingtaine, Alex Rodabaugh, la trentaine, Ihsmael Houstone-Jones, la soixantaine. L’âge et la beauté se nouent par la présence de ces corps défiant les catégories de jeunesse et de vieillesse, de masculin et de féminin, de beau et de laid, et par leurs mouvements, des gestes techniques de danse classique et contemporaine, des gestes spontanés aussi. De simples gestes effectués au début par Holzman, ensuite rejoint par les autres performeurs pour un « collectif de solos » qui devient au fur et à mesure un « solo collectif ». Présentée comme une « choregraphy for the end of the world » (« chorégraphie pour la fin du monde »), Age & Beauty Part 3 invoque les lamentations, les aspirations, la fantaisie pour témoigner de ce que danser veut dire, de ce que chorégraphier une danse veut dire, de la confrontation entre création et self understanding, ceci dans une perspective queer.

Le queer est en effet au cœur de chaque partie de Age & Beauty. Mot apparu à partir des années 1980 signifiant « étrange », « peu commun », liée à l’identification et principalement à la stigmatisation, le mot queer est devenu l’expression de revendications personnelles et sexuelles énoncées différemment aux États-Unis et en Europe. Dans l’activisme politique d’une part, dans la théorie politico-artistique d’autre part. Les prises de position sont multiples et sous tension pour une définition ou redéfinition de l’être, de l’être comme sexué, de son positionnement social. Miguel Gutierrez soutient que la « queerness » est « une façon de faire, une opération appliquée à quelque chose » qui « oblige à regarder à la bordure des communautés, et à prendre en compte les freaks, les outsiders, les laissés pour-compte, ceux qui ne sont pas à leur place » et de voir comment ces personnes peuvent agir ensemble. Queer est ici un mot qui s’applique à des corps montrant leur étrangeté, qui interagissent les uns avec les autres et avec le public, par une main glissée dans la manche notamment. Queer qui dans chaque partie aura une teinte différente.

Age & Beauty Part 2: Asian Beauty @ the Werq Meeting or The Choreographer & Her Muse or &:@&

L’âge et la beauté, suite, dans le studio 8 du CND qui, sans être hostile, est un grey cube de béton armé. Si le premier cupcake était gris, le deuxième est plus coloré. Une touche de bleu. Une touche de rose. Mais le terne domine. Terne comme une séance de discussion avec son producteur que met en scène Miguel Gutierrez. L’argent qui rend possible la production des spectacles est ici dévoilé sans fard. Les interprètes sur scènes sont quatre cette fois-ci : Miguel Gutierrez, Michelle Boulé (la beauté asiatique), Jaime Paseda et Ben Pryor, qui « joue son propre rôle » car en plus d’avoir le rôle du producteur sur scène, Ben Pryor assure aussi la production et la direction artistique du festival American Realness, festival new yorkais « alternatif » de passage au CND.

La séance de travail entre Miguel Gutierrez et Ben Pryor a été conçue à partir d’enregistrements cachés de real réunions effectués par Gutierrez. Chacun s’interprète devant les spectateurs lors de ces rapports de force qui décident de qui touchera combien, où seront montés les spectacles, qui participera, etc. Cela autour d’une grande table, des cafés posés dessus, un macbook pro en évidence. Meeting qui a quelque chose de werq, c’est-à-dire, de cunty (un peu salope) et féroce. Relation entre l’artiste et son manager, entre l’art et l’argent qui prend une tournure affectueuse entre deux homosexuels actifs un peu désabusés. Mais avant que la séance ne commence, Michelle Boulé effectue une série de mouvements déchainés, seule, comme pour figurer le danseur qui échapperait à cette condition de faire de l’argent.

L’éclairage a ici encore une place cruciale. Si dans la Part 3, les séquences sont sombres, la salle parfois plongée dans la pénombre, il y a là une luminosité plus forte, chaleureuse, qui deviendra crue, d’une blancheur clinique (ou sacrée) dans la 1ère partie. L’éclairagiste Lenore Doxsee a fait un travail impeccable, à travers un dialogue soutenu avec le chorégraphe, interprétant et transcrivant les messages portés par les interprètes. Lumières qui agissent sur eux et le public avec de nombreuses modulations, accentuant la confidence, la théâtralité d’un échange budgétaire ou d’une danse de groupe. L’éclairage instaure une atmosphère de négociations, entre regrets et espoirs, entre attentes et confirmations. Il atténue ou renforce les interprètes ou des aspects du décor pour souligner le drame d’une telle dépendance à l’argent.

La lumière et la musique sont ajustées, se soutiennent. Miguel Gutierrez est l’auteur d’une partie de la bande son de la série, qui apparaît ici par touches irrégulières mais présentes. Tandis que dans la Part 1, les sons provoquent une transe libératrice et dans la part 3, une hypnose sérielle faisant intervenir musique de science-fiction, sons d’ambiance, jingles télévisés, la part 2 illustre une tension entre la création et les contraintes administratives. L’importance des relations amoureuses, de l’argent, des déplacements à l’échelle nationale ou internationale, de la concurrence pour la réussite sont mis en évidence par ces plages sonores et par la parole. Paroles qui se succèdent comme une accumulation de contraintes, d’empêchés mais qui sont aussi constitutives de chaque spectacle.

La narration est changeante, passe du dialogue au monologue, des corps à la voix, des performeurs au public. Ainsi, la conversation entre Miguel Gutierrez et Ben Pryor devient un double monologue. Ainsi, Miguel Gutierrez, interprété par sa doublure Jaime Paseda, parle d’un coin de la salle. Paseda danse et la voix poursuit son questionnement tandis que Michelle Boulé danse sous, sur, à côté de la table, se débat par terre ignorée des autres. Ainsi, le public s’aperçoit que ce que dit Ben Pryor est affiché sur son ordinateur. Tout le monde est amené à lire l’échange tandis que Gutierrez et Pryor se baladent dans le public. Narration qui se passe de « temps mort » pour une saturation que l’on retrouvera dans la première partie.

Age & Beauty Part 1: Mid-Career Artist/Suicide Note or &:-/

Age & Beauty, fin. Associé à la sixième édition du Festival American Realness à Paris mentionné précédemment, Miguel Gutierrez présentait cette première partie au CND dans la petite salle du studio 3. Chaque visiteur est accueilli individuellement par Miguel Gutierrez, rayonnant, serré dans un maillot de bain rose moulant. La scène est blanche, parcourue seulement d’une fine ligne rose qui déborde sur la régie. Un jeune homme, Mickey Mahar, en tenue de sport blanche rétro Forenza USA fait des échauffements. Des vernis à ongle rose circulent dans le public. Rose pédant. Rose sexuel. Rose contagieux, trace durable de Gutierrez sur le public. Après une introduction humoristique, une musique house acide pulse. Des boucles sonores et gestuelles ne vont alors plus cesser de s’entrelacer.

« WE ARE THE DANCERS. WE ARE THE DANCERSSSSSSS (…) Inquiétude. Sexe. Temps. Âge. Ce sont les conséquences de l’âge et de la beauté ».

Les deux danseurs entament une chorégraphie synchrone, très précise. Deux hommes, l’un de 44 ans, bien en chair, autobronzé, l’autre de 25 ans, grand, maigre, la peau de neige, enchaînent les postures irrévérencieuses dans un hyperbolisme propre à Gutierrez. Car Gutierrez se sert de l’exagération dans ses décors, ses costumes, ses gestes et paroles pour déjouer cette angoisse du regard en arrière, du regard en avant et de la place occupée à la moitié de son existence. La première partie de Age & Beauty est une catharsis. L’exagération est exprimée par la dérision et l’auto dérision. Miguel Gutierrez joue sur un décalage – hilarant ou consternant – entre les mots, les gestes, les sons. Décalage entre les attentes et leurs réalisations. Décalage entre nos attentes et ce qui est réalisé. Leurs corps atypiques pour des danseurs se tombent dessus, ils crient, se jettent contre les murs. Le rapport est sexuel. Sexualité partagée. Sexualité partagée exprimée par des gestes rapides, éloquents.

Un moment frappe particulièrement : les regards convergeant de Miguel Gutierrez et Mickey Hamar. Il faut écrire ce regard qui met en suspens les gestes rapides. Regards fixes qui partent chacun d’un point opposé. Mais cette fixité est une fausse impression car leurs visages se déplacent avec une lenteur, imperceptiblement. Les regards se déplacent dans le public, dans une rotation qui anticipe leur rencontre. Doucement, sans se presser, les regards s’atteignent, les corps s’approchent et l’on assiste à une étreinte au ralenti, dans une vitesse coupée de l’habitude. Un temps en suspens pour révéler l’impact de l’action. Mouvement qui laisse penser les écarts mais aussi les similarités entre les deux interprètes, cette tendresse qui les unie.

Quel-s regard-s sur la performance de Gutierrez ? Et par là, quel regard sur le queer ? L’accumulation de performances n’ôte pas cette idée à Gutierrez de savoir que faire si c’était la dernière fois. Elle le lui rappelle même. Le partage et la critique constituent son travail. Partage de son savoir, de son savoir-faire pour une critique de l’oppression. Les actions sont à la fois une dénonciation et une solution. Dénonciation des normes exclusives par l’écart même à ces normes. Solution par la formulation d’un nouveau langage, par tous les aspects de ces trois spectacles. C’est une réflexion sur son corps, celui des autres, ceux que l’on ne voit pas souvent, que l’on ne veut pas voir. Interrogations sur les raisons de ce ne pas vouloir voir qui est aussi un ne pas vouloir faire. L’Age et la beauté sont des préoccupations répandues que Miguel Gutierrez repense par la marginalité en montrant son oppression.

On peut reprocher, de part l’exagération même de Age & Beauty, une caricature de ce que queer signifie. Mais le queer joue de l’exagération comme d’une transgression et cette transgression est personnelle. Mâle. Américaine. D’un milieu artistique militant. On peut, a contrario, reprocher à Miguel Gutierrez de réactiver mollement les performances queer des décennies précédentes. Moins de trash pour un déplacement subtil du lexique queer. Ce qui est remarquable à travers la série des Age & Beauty, c’est la formulation d’une extension de la langue. Celle qui est parlée, bougée, perçue pour trouver une issue, à n’importe quel âge et sous n’importe quelle forme. On peut enfin lui reprocher de se servir du public conquis d’avance du Centre Pompidou ou du CND. Public favorable mais nécessaire pour relayer ces messages. Le queer est encore une dénomination discriminante. Celle-ci doit garder de son acuité, de sa vindicte. Peut-être est-ce là le paradoxe du queer : dénoncer le dissensus mais rester dissensuel. Miguel Gutierrez développe une danse du combat. Combat pour se connaître, être reconnu, reconnaître.

Deep Aerobics

Age & Beauty, fin (bis). Miguel Gutierrez aime les déguisements, aime la musique, aime la danse, aime la compagnie et l’a fait savoir lors d’une séance spéciale d’aérobics à laquelle tout le monde était convié gratuitement au Centre Nationale de la danse. Avant d’accéder au Grand Studio, détour obligatoire par les vestiaires pour enfiler le short, le marcel, le leggins ou le maillot de bain rose une pièce caché dans un sac. Pour celles et ceux qui n’ont pas prévu le coup, des cintres remplis de costumes, des stands maquillages et accessoires sont en libre-service. Les synthés 80’s réchauffent immédiatement, on commence à esquisser deux trois pas bien placés et on reconnait alors Miguel Gutierrez, dans un costume de papier transparent bleu, outrageusement maquillé, le micro à la main, bouillant.

Pendant une heure, sur scène, parmi une centaine de participants (danseurs professionnels, amateurs, bandes de potes, couples, solitaires épanouis), Guttierez va enchaîner les exercices improbables en une sorte de transe expiatoire, de défoulement fait de cris, d’attouchements, de sauts, de roulades. Les énergies sont concentrées, circulent, avec Gutierrez en maître de cérémonie profane établissant un contact avec chacun, instaurant une communauté. Les exercices sont solitaires (poses explicit content, imitation du rhizome, etc) ou collectifs (chaîne électrique tenue par les bras, confidences à la première personne croisée, etc). Tout le monde se donne, personne ne reste en retrait. Deep Aerobic brouille le temps d’une séance les frontières entre le public et le performeur. Le public danse dans le cadre du chorégraphe et devient à son tour performeur, c’est-à-dire bodybuilder, jeune anglaise en fleur ou un « soi-même radical ». Au choix. Le rôle des regardés et des regardants s’inverse. Chacun agit, fait partie d’un tout, d’un complet cuir pour une soirée ou plus dans le cosmos Gutierrez. Le temps de dire &é »’(è& !

Age & Beauty Part 3, vu au Centre Pompidou dans le cadre du festival d’automne à Paris 2015. Age & Beauty Part 2, vu au Centre National de la Danse dans le cadre du festival d’automne à Paris 2015. Age & Beauty Part 1 et Deep Aerobics, vu au Centre National de la Danse dans le cadre du festival American realness 2016. Photo de Ian Douglas.

Article coécrit avec Tamara Schild

Par

Publié le 09/05/2016


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