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Erik Berg

The guest, Ina Christel Johannessen / Zero Visibility

L’autre, qu’il soit individu ou groupe, réalité ou fiction, invité ou hostile, est toujours celui avec qui et à partir de qui l’on construit une relation. Est-il possible d’être seul dans un groupe ? Ou bien d’être ensemble tout seul ? Sans nul doute, ces quelques questions habiteront le spectateur de The guest d’Ina Christel Johannessen et de sa compagnie Zero Visibility.

Soudain, l’obscurité se fait. Les conversations s’interrompent sans cérémonie. Au centre des spectateurs, sur le plateau, une danseuse entre, elle semble chercher quelque chose… Que cherche-t-elle ? D’autres danseurs la rejoignent. Ils sont douze en tout et c’est maintenant un ensemble d’individus sans lien apparent qui cherchent et explorent.

Couvert d’un tapis de danse imprimé comme du carrelage azulejos jaune et bleu, le plateau est presque trop petit pour les contenir tous. Le public, dispersé aux quatre coins de cette scène et visuellement au même niveau, se voit confronté à des visages expressifs, à des corps en mouvement et à des bruits de souffle. La lumière, elle-même interprète, apporte les modifications d’atmosphère en accord parfait avec les changements de rythme musicaux.

Deux femmes se détachent du groupe. Chacune d’un côté et de l’autre de la scène, elles se font face et se regardent intensément. La tension est palpable. Cette phrase chorégraphique parle de la rencontre primitive entre deux êtres, des stratégies de survie face à l’inconnu et face au regard de l’autre. L’une d’entre elles craque. Par des gestes syncopés, elle demande de l’aide. Petit à petit, elle s’approche du sol, comme en s’effondrant sous le regard de l’autre.

Le groupe reprend le dessus et une danse des hommes se met en place. Ceux-ci regardent le ciel. Leurs torses reprennent le rythme du mouvement syncopé laissé en suspend par la danseuse. Un va et vient des poitrines est renforcé par les mouvements des bras. Ils se frappent sur la poitrine. De l’hystérie, une transe, quelque chose de l’ordre du rituel ou bien un geste de remerciement, chaque interprète nous transmet des sensations différentes sans être tout à fait éloignées les unes des autres. Les danseuses poussent des tabourets d’un côté à l’autre de la scène. Les danseurs, dans leur frénésie, son acculés entre le public et la scène jusqu’à l’épuisement.

La bataille pour le territoire est gagnée. Chaque membre du groupe a, finalement, sa place assignée. Il s’agit non plus désormais de décider des modalités d’être ensemble, mais d’assurer la survie ensemble. L’écoute, le regard, le toucher, l’action en groupe deviennent primordiaux pour qu’une suite soit envisageable.

La coordination entre les danseurs est impressionnante. Entre les mouvements acrobatiques, d’une précision stupéfiante, ils avancent et occupent tout l’espace de 10 m2 comme s’il s’agissait d’une vaste scène. Les gestes périphériques gagnent en amplitude et les sauts gagnent en hauteur. Monter sur des tabourets et en descendre est un jeu d’enfant. Faire des sauts périlleux dessus et avec le devient aussi.

Une diagonale est créée. Une danseuse commence une traversée aussi improbable qu’instable en marchant sur des tabourets placés juste à temps devant ses pieds. Les bruits métalliques des petits sièges poussés les uns contre les autres et qui s’entrechoquent envahissent l’espace. Le mouvement de construction du chemin suspendu devient frénétique, comme un besoin, et les bruits sont assourdissants. Soudain, tous les danseurs s’arrêtent et quittent le plateau.

Un nouveau tableau se dessine. La musique et les costumes sont modifiés. Des couleurs et des mélodies remplacent les tons sombres et les percussions. Il est maintenant question des relations intimes. La gestuelle est moins périphérique et plus focalisée vers le centre comme moteur. Des mouvements de bassin et des ondulations de la colonne dominent. Les différentes modes de toucher sont passés en revue. Embrasser, traîner, taper, soulever, mordre, tous sont illustrés par différentes qualités expressives telles que la rage, l’admiration, la déception ou encore la folie.

Un trio se forme, leurs mains attachées les unes aux autres. Deux hommes qui se regardent dans les yeux en continu et une femme qui cherche sa place dans cette relation. Elle pousse, tire, tord, enlace les deux hommes mais rien ne semble leur faire remarquer sa présence. D’abord s’exprimant sur le ton de la surprise, puis ensuite celui de la rage, pour enfin tomber dans le désespoir, elle finit par amener le trio au sol et par rompre la dynamique du rejet.

D’autres dessins ont été crées, d’autres dynamiques de duos, de trios, d’ensembles, ont été structurées. La chorégraphie d’Ina Christel Johannessen est un condensé d’émotions, de gestes et de couleurs qui dépasse les bords du plateau et cherche à être au plus près du spectateur. Celui-ci peut alors se rendre compte de toute la richesse de détails et de toute la minutie dont la chorégraphe fait preuve dans cette pièce.

Vu au Monfort théâtre. Direction artistique et chorégraphie Ina Christel Johannessen. Danseurs Line Tormoen, Pia Elton Hammer, Mate Meszaros, Jon Filip Fahlstrom, Dimitri Jourde, Merete Hersvik, Antero Hein, Valtteri Raekallio, Edhem Jesenkovic, Yaniv Cohen, Maria Chiara Mezzadri et Cecilie Lindeman Steen. Conception lumières Chrisander Brun. Conception son Morten Pettersen. Superviseur des costumes Therese Vågane. Photo de Erik Berg.

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Publié le 25/11/2016


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