Tombouctou déjà-vu, Emmanuelle Vo-Dinh

Par . Publié le 07/02/2018

Tombouctou déjà-vu

Avec sept acolytes, la chorégraphe Emmanuelle Vo-Dinh, actuelle directrice du CCN du Havre, reprend à domicile Tombouctou déjà-vu, créée au Festival d’Avignon en 2015. A partir d’une situation inaugurale, nourrie de pratiques gestuelles, théâtrales et vocales, se déploie une infinité d’événements corporels et sociaux, au fil d’une narration fragmentaire mais collective.

Autour d’une table blanche, nimbés d’un halo de lumière chaude, les sept partenaires s’effleurent du bout des doigts, laissent glisser leurs paumes l’une contre l’autre jusqu’à s’offrir une caresse, bras contre joue. Ce doux mouvement de ressac enfle et se déploie dans un chant choral, profond et enveloppant.

En bordure du plateau sont alignés plusieurs dizaines de cartes retournées, qui comportent sur leur face une phrase à valeur de titre ou de consigne que les danseurs viennent à leur tour lire au micro pour donner le nom du tableau qui s’en suit. Il s’ouvre par un prologue sonore minutieux et ciselé, merveille de bruissements de galets frottés l’un contre l’autre, de papiers grattés, de craies émiettées : ils composent les multiples strates sonores qui s’ajoutent à l’entremêlement sur la scène de micro-narrations individuelles. La pièce investit le phénomène perceptif du déjà-vu et explore les ressources du hasard : les danseurs deviennent ainsi les personnages d’une dramaturgie labyrinthique et mystérieuse, ponctuée par des gestes puisés dans des attitudes quotidiennes, rehaussés de mime, de rires et de sursauts.

Au détour de quelques saynètes surgissent des fragments de dialogues, phrases répétées à l’envi jusqu’à ce que, morcelées, triturées dans la bouche des interprètes, elles en deviennent inaudibles. De loin en loin, un bilboquet, un tabouret sur lequel sont posés des livres ; sur scène cohabitent une foule d’objets et de situations hétéroclites qui se disloquent et s’hybrident par l’entrechoquement de procédés d’essaimage : l’un propose un geste que les autres s’approprient et le centre de l’attention ainsi navigue entre les nombreux espaces distincts que compose sur le plateau un énigmatique quadrillage de bandes blanches. Un beau travail de lumières permet de faire advenir quelques scènes très picturales, où les corps semblent se fondre dans le prolongement les uns des autres et les gestes se propager entre eux comme une onde qui rebondirait sur les touches colorées peu à peu apparues sur leurs costumes clairs.

Parfois les frontières implicites de la scène s’abolissent et les danseurs se hèlent par leurs vrais prénoms, se réunissent pour prendre un instant de pause ou décider de la séquence à venir. Les spectateurs sont ainsi tour à tour plongés dans l’intimité d’une troupe d’artistes puis brusquement renvoyés à l’observation indiscrète de phénomènes impénétrables, ballotés par une composition narrative en dent de scie, sous forme de cycles souvent presque identiques dont l’intensité s’amenuise puis enfle de nouveau, à la manière d’un patchwork dont les coutures seraient peut être trop visibles.

L’ensemble qui en résulte semble quelquefois cacophonique, tiraillé par le désir de mener à son terme un mode de composition audacieux, en apparence autotélique alors même qu’il ouvre à ses interprètes de vastes espaces à investir.

Vu au Phare, Centre Chorégraphique National du Havre, dans le cadre du festival Pharenheit. Conception et scénographie Emmanuelle Vo-Dinh. Interprétation Gilles Baron, Maeva Cunci, Cyril Geeroms, Camille Kerdellant, Nadir Louatib, David Monceau, Shantala Pèpe. Création lumière Françoise Michel. Diffusion sonore Hubert Michel. Costumes Salina Dumay. Photo © Laurent Philippe.


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