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Jean Couturier

Avant toutes disparitions, Thomas Lebrun

Avec Avant toutes disparitions, Thomas Lebrun invoque l’absence et l’effacement. Présentée dans la salle Jean Villard du tout nouveau nommé Théâtre National de la Danse Chaillot, le décor mise sur une grande scène noire et un large rectangle de gazon illuminé par un éclairage solaire. Une femme (Odile Azagury) et un homme (Daniel Larrieu) se tiennent dessus debouts, pieds nus, elle en robe noire, lui en costume. Après quelques pas, la femme quitte le champ de vision des spectateurs et revient avec une fleur dont la base est recouverte de terre, tout juste sortie d’un pot, pour la donner à l’homme. Le geste sera répété, les fleurs rendant visibles les morts, la vie et son mouvement. Fleurs qui sont les disparus et ceux qui disparaissent.

La disparition est une réorganisation. Il suffit en effet d’un manque pour redisposer. Douze danseurs, dont Thomas Lebrun lui-même, entrent un à un et défilent de droite à gauche, au fond de la scène, derrière ce gazon où les fleurs s’accumulent. Ils vont mimer ce que la disparition implique de familiarité et d’étrangeté. Si Georges Perec avait fait du non-emploi de la lettre « e » la contrainte de son roman La disparition, lipogramme de trois-cents pages qui se lit dans l’évidence et l’accoutumance de l’absence – une lettre manque et le langage est repeuplé – Thomas Lebrun situe la narration dans un entre-deux. Entre ce qui a disparu et ce qui disparaîtra. Toutes ces disparitions à venir, le chorégraphe veut les conjurer par la mémoire du geste, la mémoire visuelle et auditive, la mémoire de l’événement que constitue chaque représentation, leur immédiateté. Chaque spectacle vivant étant pour celle ou celui qui y assiste une apparition et une disparition.

Ces disparitions ne sont pas seulement visuelles. Les musiques découpent Avant toutes disparitions en parties calmes, comme ce début sur une musique de cinéma muet et ces voix de femmes accapela qui progressent par staccato, ou frénétiques, avec une musique électronique acide qui s’empare des corps, des gestes devenus bestiaux après avoir été délicats. La disparition n’est pas seulement celle d’une image que l’on voit avant de ne plus voir, c’est aussi celle d’une mélodie qui s’épuise, d’une note qui surgit avant que le silence ne s’installe, qu’une autre note la remplace. Ces sonorités passent, malgré leurs ryhtmes, malgré leurs harmoniques, malgré les réactions à leur égard. On pense alors à ce qui va disparaître mais aussi à ce qui a disparu et comment ces choses ou ces personnes ont disparu.

Le comment de la disparition, c’est ce qu’explicitait Gisèle Vienne dans This is how you will desappear, dans une forêt mystérieuse qui donnait à voir le changement des repères visuels et sonores, interpellant la vanité du spectateur, vanité d’une croyance en la durabilité, par des apparitions improbables. Gisèle Vienne s’adressait directement au public, dans sa propre disparition, en tant qu’individu et en tant que collectif. Disparition anticipée, comme chez Thomas Lebrun. Mais pour ce dernier, sur un gazon, la disparition est dansée et élargie à un répertoire à l’exhausitvité vaine. Ce n’est pas tant le comment de la disparition qui est envisagée ici par Lebrun. Mais ce qu’elle est. Ce qu’elle sera. Ce qu’elles, au pluriel, suscitent en nous.

Malgré le dévouement des interprètes, les tableaux sont malheureusement attendus. On assiste durant une heure et demi à autant de variations sur ce qu’évoque la disparition dans une accumulation dispensable. La pièce de Thomas Lebrun reste cependant une réflexion bienvenue sur la disparition ihnérente à l’événement. Disparition qui sert aussi à affirmer la création. Fin de représentation pour le début d’une nouvelle.

Vu au Théâtre National de la Danse Chaillot. Chorégraphie et scénographie de Thomas Lebrun. Création musicale Scanner. Lumières Jean-Marc Serre. Costumes Jeanne Guellaff. Avec Odile Azagury, Maxime Camo, Anthony Cazaux, Raphaël Cottin, Anne-Emmanuelle Deroo, Anne-Sophie Lancelin, Daniel Larrieu, Thomas Lebrun, Matthieu Patarozzi, Léa Scher, Yohann Têté, Julien-Henri Vu Van Dung. Photo de Jean Couturier.

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Publié le 31/05/2016


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