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© Joel Chester 2

Tree of Codes, Wayne McGregor / Jamie xx / Olafur Eliasson / Ballet de l’Opéra de Paris

Pour son grand retour sur la scène de l’Opéra de Paris, le chorégraphe anglais Wayne McGregor et sa compagnie nous offrent l’intrigant Tree of Codes. Une pièce à la genèse riche et ancienne, dont les racines puisent dans l’ouvrage fragmentaire de Jonathan Safran Foer, lui-même adapté du récit d’un polonais, Bruno Schulz¹, disparu en 1942. L’adaptation scénique est ici marquée par la collaboration du chorégraphe avec Olafur Eliasson, maître incontesté des architectures lumineuses : Tree of Codes se décline en une succession de tableaux au rythme des pages d’un livre que l’on feuillette, portée par les mélodies oniriques du compositeur Jamie XX.

Dans les ténèbres scintillent quelques éclats épars ; à mesure que se déploient les premiers accords musicaux, sur la scène se dessinent les nuées d’une constellation en perpétuel mouvement. Les danseurs ont revêtu un costume de diodes lumineuses placées sur leurs articulations qui soulignent les silhouettes de corps invisibles. On devine les élans qui les traversent et les tensions qui les parcourent : du geste l’obscurité ne donne pourtant à voir que sa trace lumineuse. S’en suite le somptueux tableau de leurs bras plongés dans une corolle de métal dont les parois diffractent leurs gestes, kaléidoscope délicat sur les notes lancinantes d’une mélodie électronique. Un envoûtant prologue avant de s’immerger dans l’énergie abrupte du geste : les danseurs surgissent enfin, presque nus dans la lumière et dévoilent le galbe des corps et des muscles bandés comme des arcs. Dès les premiers gestes affleure la grammaire corporelle chère à McGregor : une danse empressée et virtuose, saccadée quelquefois mais toujours traversée de ces longues extensions de la jambe ou des bras, étirés jusqu’à la naissance des poignets déliés, retenus un instant dans les doigts effilés.

© Little Shao copy

Les mouvements amples et expressifs sont ponctués de violents à-coups, s’élancent dans des arabesques déployées, prêtes à se disloquer dans de brusques échappées où le buste se cambre et chasse le bassin vers le sol. Chaque geste paraît ensuite décuplé par la scénographie imposante d’Olafur Eliasson ; elle habille d’un rayon de chaude lumière la scène et la salle qui se reflètent dans le jeu subtil des miroirs brisés plaqués en fond de scène : les danseurs se fondent dans les dorures des galeries. Silhouettes solitaires, ils semblent happés par la foule silencieuse des spectateurs qui les observe.

La danse est pourtant très vite reléguée au second plan ; un écran translucide s’abaisse entre la scène et nous et les danseurs ne paraissent plus que de lointaines figurines, derrière le majestueux dessin des arcs lumineux et des lignes de néons. Les ensembles touffus et leurs cadences effrénées laissent quelquefois place à de plus délicats duos, tendres et charnels, ponctués de leur souffle haletant tandis qu’ils virevoltent. Les danseurs de l’Opéra colorent de leurs gestes subtiles le style du chorégraphe dont ils s’imprègnent : tous semblent goûter chaque geste avec avidité, tendus vers l’effort du prochain : ils piétinent ou sautillent entre deux envolées ou demeurent campés en hyper-extension, prêts à jaillir.

© Joel Chester

Une chorégraphie efficace et rythmée comme une démonstration de gymnastique. À l’image du livre qui en fut le ferment, Tree of Codes se joue sans cesse des biais de notre perception : de part et d’autre de l’écran translucide les couples de danseurs paraissent se refléter l’un dans l’autre et leurs gestes se dédoublent, diffractés dans l’infini miroitement des jeux de transparence et de lumière. Au rythme des lourdes pulsations de la musique tour à tour ils se manipulent et s’attrapent d’un geste vif, attendent leur partenaire d’un regard puis se portent de main en main et d’épaule à épaule.

La scène vibre d’une tension électrique et jouissive, traversée de l’éclat d’un unique projecteur de lumière solaire qui éblouit les spectateurs avec violence ; les cercles et les arabesques sur l’écran pivotent et vacillent tandis que les danseurs tournoient sans fin. Tree of Codes explore avec témérité les multiples reflets d’un geste numérique. Mais le corps technologique et virtuose demeure teinté d’une intimidante étrangeté, distordu et parcouru de spasmes, au cœur d’une scénographie foisonnante, quoiqu’un peu étouffante.

¹ Jonathan Safran Foer a composé Tree of Codes à partir du recueil The Street of Crocodiles, de Bruno Schulz. Il a extrait du livre des segments de récit, des phrases, des mots isolés et découpé l’ensemble à la sortie de l’imprimerie pour former un « livre à trou », tant objet d’art que création littéraire. (source : Wayne Mc Gregor, propos recueillis par Laure Guilbert pour le programme de l’Opéra.

Vu à l’Opéra Garnier à Paris. Mise en scène et chorégraphie : Wayne McGregor. Tree of Codes, d’après Efter (Jonathan Safran Foer). Musique : Jamie xx. Conception visuelle : Olafur Eliasson. Lumière : Rob Halliday. Son : Nick Sagar. Avec les Étoiles, les Premiers Danseurs, le Corps de ballet de l’Opéra national de Paris : Marie-Agnès Gillot, Lydie Vareilhes, Lucie Fenwick, Jérémie Bélingard, Sébastien Bertaud, Julien Meyzindiet, et les danseurs de la Company Wayne McGregor : Catarina Carvalho, Travis Clausen-Knight, Alvaro Dule, Louis McMiller, Daniela Neugebauer, James Pett, Fukiko Takase, Po-Lin Tung et Jessica Wright. Photos © Joel Chester et Little Shao. 

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Publié le 09/02/2017


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