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© Bruce Clarke

Unwanted, Dorothée Munyaneza

Unwanted est une pièce qui commence depuis la salle : les premières voix surgissent parmi nous. Alain Mahé, qui réalise la composition sonore en direct, est assis dans le public, au premier rang. Le témoignage d’une femme violée lors du génocide au Rwanda est diffusé par un haut-parleur situé à côté de la table de mixage. Dorothée Munyaneza quitte la scène pour rejoindre Alain Mahé  qui lui tend un micro. Elle superpose alors sa voix à celle qui parle en Kinyarwanda, dont elle traduit le récit. Ce sont des voix localisées, toutes proches. A plusieurs reprises, Dorothée Munyaneza reviendra se saisir du micro pour remplir sa mission d’interprète et Alain Mahé se lèvera pour manipuler ses installations sonores à la lisière du plateau. Quant à Holland Andrews, elle occupe exclusivement l’espace de la scène, d’abord en retrait, travaillant avec quelques instruments et une pédale à loop pour créer des nappes sonores qui accompagnent la parole de Dorothée Munyaneza, puis en l’emplissant avec les inflexions surprenantes de sa voix.

Ils ne sont que trois, mais l’espace est habité par de nombreuses autres présences. Celle des deux statues monumentales de Bruce Clarke, dans la lignée de sa série « Hommes debout » visant à rendre une place digne à des humanités bafouées : collages et peinture, représentant ici des corps de femmes sur des morceaux de tôle ondulée. L’une est allongée au sol, l’autre reste dressée, et par leur taille elles ramènent les corps sur scène à des dimensions tout enfantines. Ensuite, celle des personnes dont Dorothée Munyaneza a enregistré les témoignages, quelques femmes dont on peut saisir les prénoms, Assunta, Beata, Vistina, et une voix masculine anonyme (l’un des enfants non-désirés ?), dont la parole, dans le flow d’un rap, se suspend le temps d’un soupir. Enfin, celle d’autres femmes, jamais nommées, toutes victimes de viols en temps de guerre, dans divers pays du monde, dont les artistes ont pu lire les récits, qui ont servi à nourrir les improvisations chantées en français et en anglais.

Si le point de départ réside dans les voix que la chorégraphe Dorothée Munyaneza est allée recueillir au Rwanda,  qui mentionnent les camps de réfugiés au Congo, les interahamwe, milices responsables de la plupart des massacres, Unwanted se détache toutefois du contexte précis du génocide de 1994 pour se focaliser sur la question du corps violenté et de sa reconstruction, toujours actuelle et à l’échelle mondiale. A la différence de Samedi détente, sa première pièce, dans laquelle elle faisait le récit du génocide tel qu’elle l’a vécu enfant, dans Unwanted elle n’expose pas de date, pas de chiffres, pas de noms de responsables politiques. La pièce partage avant tout des expériences intimes du viol et des grossesses non-désirées, décrites dans leur réalité la plus crue.

La pièce vise à briser le silence autour de situations trop souvent tues : la parole vient donc informer, mais surtout, elle se transmute en musique, en expérience sensorielle provoquant des affects physiques. Unwanted renoue avec une des dimensions du théâtre documentaire, refusant une exposition dramatique des faits pour préférer une parole-chant, non quotidienne. Ainsi, quand Peter Weiss écrit L’Instruction, la pièce fondatrice du genre en 1966, après avoir assisté au procès de responsables du camp d’extermination d’Auschwitz, la présente-t-il sous la forme d’un oratorio. Plus récemment, le Groupov a choisi de clore sa pièce-fleuve Rwanda 94 par une cantate : le récit fait par les acteurs, dans un souffle épique, est accompagné par un orchestre et des voix lyriques. Dans la déclamation et le chant, le corps porte une parole prélevée au réel en lui donnant une portée à la fois individuelle et collective, il s’intègre à un choeur.

Unwanted va plus loin dans l’expérimentation musicale, en l’ancrant au maximum dans la matière et dans les corps. Il y a finalement très peu d’instruments de musique (une clarinette, un xylophone et une espèce de cornemuse, mobilisés très ponctuellement et ne l’emportant jamais sur les autres sons, notamment les échos de voix), mais tous les objets sur scène produisent du son : les pierres frappées l’une contre l’autre, la tôle qui vibre, le papier déchiré… Quant à Dorothée Munyaneza, elle reste dans une totale neutralité quand elle traduit les témoignages au micro, mais dès qu’elle prend en charge le récit, adoptant tout autant les points de vue des femmes que de leurs bourreaux ou des enfants nés du viol, le corps s’engage, il se tord, se déplie, frappe, les dents claquent, la bouche se comprime dans des bruits de baisers, devient instrument, percussion. Le son de la voix change de texture à mesure que le corps se déforme, dans une danse qui va d’un simple tremblement de doigts aux gestes les plus amples.

Les témoignages, cette matière extraite du réel, ne forment pas dans Unwanted un tout organisé, mais apparaissent par bribes, certaines que l’on saisit immédiatement, d’autres qui nous échappent. La réception se construit alors dans une oscillation entre la compréhension de situations exposées avec une certaine clarté, et l’immersion physique dans une expérience traumatique.

Vu au Théâtre du Fil de l’eau, dans le cadre du Festival d’Automne à Paris. Conception et chorégraphie : Dorothée Munyaneza avec Holland Andrews, Alain Mahé, Dorothée Munyaneza. Regard extérieur : Faustin Linyekula. Scénographie : Vincent Gadras. Artiste plasticien : Bruce Clarke. Création lumière : Christian Dubet. Musique : Dorothée Munyaneza, Holland Andrews, Alain Mahé. Costumes : Stéphanie Coudert. Régie générale : Marion Piry. Régie lumières  :Marine Levey. Régie son : Camille Frachet ou Valérie Bacjsa. Photo © Bruce Clarke.

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Publié le 01/12/2017


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