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Photo © Richard Louvet

Vera Mantero, une mystérieuse Chose, a dit e.e. cummings

Lors de la 5e édition du festival Extension Sauvage, la chorégraphe portugaise Vera Monteiro reprenait son solo – Une mystérieuse chose a dit e.e. cummings – conçu en 1996 pour l’ « Hommage to Joséphine Baker » organisé par le théâtre Culturgest de Lisbonne. Cette « mystérieuse chose », c’est Joséphine Baker (1906-1975), originaire du Missouri, danseuse de Broadway arrivée à Paris en 1925 où elle dansera, exhibée, à La revue nègre du théâtre des Champs Elysées ou aux Folies bergères, cintrée de bananes. « Mystérieuse chose », l’expression vient de l’écrivain et peintre e.e. Cummings (1894-1962), qui décrira l’une de ses apparitions parisiennes, La Folie du Jour, dans son article « Vive la Folie ! » paru en 1926 dans Vanity Fair : « She enters through a dense electric twilight, walking backwards on hands and feet, legs and arms stiff, down a huge jungle tree—as a creature neither infrahuman nor superhuman but somehow both: a mysteriously unkillable Something, equally nonprimitive and uncivilized, or beyond time in the sense that emotion is beyond arithmetic »¹. En en parlant comme « Something », entre la civilisation et la sauvagerie, dans cette mouvance du primitivisme, de l’exotisme des « Années folles » associés à ces danseurs dont la peau n’est pas blanche, e.e. Cummings place Joséphine Baker dans un indéterminé que Vera Mantero reprend pour interroger la perception du danseur par le public.

Le sauvage est accentué, 20 ans après, par le lieu de la représentation, une allée de châtaigniers en bordure du château de la Ballue, à Bazouges la Pérouse, et les modalités de la représentation. Comment, pour une danseuse blanche portugaise de la période post coloniale donner présence à cette danseuse noire américaine dont les représentations étaient des projections des aspirations coloniales occidentales ? Vera Mantero a choisi la voix, grimée en une créature marron aux pattes de bouc dans lesquelles elle se tient en demi-pointe, en déséquilibre sur cette terre aux reliefs irréguliers. Un déséquilibre verbal également. Des mots qu’elle énonce par murmures, par cris, par aspirations. Vera Mantero arrive de loin. « Une impossibilité. Une tristesse. Un chagrin. Atroce ». Sa peine relate la violence qui peut s’exercer par les qualificatifs sur ceux qui dansent, ces difficultés à saisir l’autre par les mots. « Une non-volonté. Une non-possibilité. Une non-construction. Une non-vision. Atroce ». Ses bras, ses mains accompagnent ses mots, les affirmations mêlées d’hésitationss. Vera Mantero se rapproche du public durant vingt minutes, jusqu’à cette phrase finale, mystérieuse, qu’aurait pu formuler e.e. cummings. Une chose mystérieuse qui est ce corps mouvant du performer, face aux publics.

¹ e. e. cummings, “Vive la Folie!”, Vanity Fair, September 1926

Performance vue dans la forêt du château de la Ballue à Bazouges la Pérouse dans le cadre de la cinquième édition du festival Extension Sauvage. Conception et interprétation : Vera Mantero. Maquillage : Alda Salavisa (conception originale Carlota Lagido). Accessoires : Teresa Montalvao. Photo © Richard Louvet.  

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Publié le 08/07/2016


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