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Rue, Volmir Cordeiro, Biennale du Divers © Melanie Pottier- College des Bernardins (1)

Rue, Volmir Cordeiro

En 2012, il y a eu Ciel. En 2014, il y a eu Inês. En 2015, il y a eu Rue. En 2016, Rue était rejoué non plus au Louvre comme lors de la 42e édition de la FIAC (Foire Internationale d’Art Contemporain), non plus à la Ménagerie de verre comme lors du festival les inaccoutumés, mais lors de la première biennale du divers, dans la nef du XIIIe siècle du Collège des Bernardins, lieu d’études théologiques désormais ouvert aux expositions d’art contemporain, aux conférences, aux projections de films et au spectacle vivant. Rue est une reconstitution hors de la rue. Une reconstitution que le brésilien Volmir Cordeiro a travaillée à partir de poèmes de Bertold Brecht sur la guerre. Rue au singulier, sans son article. Si la rue peut être définie comme une voie de circulation bordée de maisons, une voie publique, donc exposée aux yeux de tout le monde, fréquentable par tout le monde, une voie dangereuse, sécurisée, de rencontres, de solitude, voie urbaine par excellence, comment définir Rue ou, à défaut, transcrire Rue ?

Qu’un auteur-interprète en danse cite Bertold Brecht (1898-1956), notamment l’Abc de la guerre (imprimé en 1954), comme influence centrale de l’une de ses pièces a, en 2016, de quoi –agréablement – surprendre. Bertold Brecht, qui se fera connaître pour ses mises en scène, critiques de théâtre, romans, a eu conjointement une activité de militant marxiste-socialiste, en résistance à la montée du nazisme en Allemagne, son pays d’origine, et au maccarthysme aux États-Unis, son pays d’accueil, avant sa naturalisation autrichienne en 1950. Brecht revendiquait l’abolition de la distance entre ce qui se tient sur scène et le public via la notion de Verfremdungseffekt (distanciation). Il s’agit de susciter une critique de la part du spectateur à l’égard de ce à quoi il assiste, en se méfiant de l’identification aux comédiens, aux acteurs, qui peuvent feindre leurs émotions. Cette conception politique du théâtre, politique en ce qu’elle concerne une communauté et ses représentations, a eu une influence durable que l’on retrouve chez Volmir Cordeiro manifestée de plusieurs manières : brusquer le public, sortir des frontières de la scène, faire des poèmes de Brecht un nouveau poème, oral et corporel.

La moitié de la nef du collège des Bernardins était aménagée. Volmir Cordeiro fixe, assis, le public qui s’installe. Il se lève. Ses jambes, ses bras, son torse, sont immenses. Volmir Cordeiro est immense et puissant, le torse recouvert d’un long t-shirt noir sans manche, qui tombe verticalement, accentuant sa taille. Là commence un jeu sur le rythme. Celui du corps du danseur, des mots du poète, des mots de Brecht incarnés, des frappes du percussionniste, Washington Timbó, au centre du public. Volmir Cordeiro donne voix aux poèmes et se frappe le torse d’une main, anime Rue. La droite, la gauche. Puissamment. Il clame ces poèmes de Brecht d’une bouche qu’il ouvre grande, les inspire, les expire, les murmure et les crie. Il crie un appel à la jeunesse, le frappe du pied, de toute la hauteur de ses jambes, fait de Rue un hymne « pour la vie» qui résonne parmi les arches, entre les piliers de la nef. Le rythme des paroles, leur puissance, chaque lettre, chaque syllabe, est prononcée, articulée avec des inflexions brésiliennes. Volmir Cordeiro propulse les poèmes de Brecht, les expulse, les reformule.

Langage de Brecht, langage de Volmir Cordeiro. Ce dernier bouge à travers toute la surface visible du public. Bouge de tout son corps. Bouge par et pour les mots qu’il prononce, les sons de Timbó. Des sons qui se répercutent et percutent. Volmir Cordeiro bouge au masculin (un homme et la rue), au féminin (la rue, celles qui sont dans la rue), neutre (rue), au pluriel (les rues). Il esquisse des pas qui évoquent un carnaval coloré, des poses suggestives – moins qu’à la Ménagerie de verre, Bernardins obligent -, des mimes (comme lorsqu’il s’adresse à de minuscules choses invisibles, ameutées avant d’être écrasées, comme des citoyens exterminés par les gouvernants après avoir été appâtés), des poses excessives, démesurées à l’égard de la danse classique et contemporaine. Des mouvements qui donnent consistance à ce mot : rue. Volmir Cordeiro s’adapte à l’espace de la nef pour faire et refaire Rue : par une longue pause en regardant par la fenêtre ; en empruntant une issue qui donne sur un jardin, masqué depuis la salle, dansant comme un supporteur surchauffé ; en montant sur un bénitier au niveau du public et se tapant les bras, les jambes, le torses, du tranchant de la main (« ty-ra-no »), suggérant le combat. Volmir Cordeiro bouge et s’arrête. Car la rue n’est pas que ce lieu où l’on bouge. C’est aussi un lieu où l’on ne bouge plus, où l’on cesse de bouger, où l’on peut mourir, en temps de paix ou en temps de guerre.

Rue de Volmir Cordeiro fait d’un endroit qui n’est pas une rue le théâtre de la rue. Une mise en scène de la rue. Une mise en scène dansée, oralisée. Rue, c’est moins la voie bordée de maison qu’un message bordé de mots, bordé de gestes, bordé de regards, bordé de rythmes. Que donnerait Rue dans la rue ? Vejamos. Volmir Cordeiro attire nos attentions sur une Rue commune, une voie soumise à la destruction et capable de construction. Une rue que l’on emprunte quotidiennement et dont Volmir Cordeiro, Washington Timbó et les mots de Bertold Brecht refont la signalisation.

Vu au Collège des Bernardins dans le cadre de la Biennale du divers. Chorégraphie et interprétation : Volmir Cordeiro. Percussion: Washington Timbó. Photo de Melanie Pottier / College des Bernardins.

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Publié le 27/06/2016


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