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© Brian Hartley

Yama, Damien Jalet

Danseur et chorégraphe franco-belge, Damien Jalet s’inscrit, depuis une quizaine d’années, au carrefour des disciplines en déployant une écriture chorégraphique sensible. C’est au début des années 2000 qu’on le découvre aux cotés de Sidi Larbi Cherkaoui, son complice de longue date, avec lequel il a co-signé Bolero pour le Ballet d’Opéra de Paris en 2013 et Babel words présenté dans la Cour d’Honneur du Palais des Papes au Festival d’Avignon en 2016. Autre collaboration majeure, celle avec le metteur en scène Arthur Nauzyciel (dont L’image en 2006, Jan Karski en 2011 et La Mouette en 2012). Le chorégraphe a pris ses aises dans l’écriture collective, comme en témoignent les pièces Gravity Fatigue en 2015 (avec le designer de mode Hussein Chalayan) ou Vessel en 2016 (avec l’artiste visuel japonais Nawa Kohei). Enrichi de ses synergies, il signe également des créations pour de nombreuses compagnies internationales : Black Marrow (avec Erna Ómarsdóttir) pour la Icelandic Dance Company en 2015, Thr(o)ugh pour le Hessisches Staatsballett en Allemagne en 2016 ou encore Skid pour 17 danseurs de l’Opéra de Göteborg en Suède en 2017.

Aujourd’hui artiste associé au Théâtre National de Bretagne, il vient d’y présenter Yama, fresque visuelle mettant en scène neuf danseurs du Scottish Dance Theater. Voyageur infatigable à l’écoute de son environnement, Damien Jalet construit ici une oeuvre saisissante, chargée des nombreuses rencontres réalisées lors de ses voyages, notamment à Bali et au Japon, deux pays qu’il affectionne particulièrement pour les forces invisibles qui résident dans leurs flores et leurs mythologies.

Avec Yama, Damien Jalet s’est dans un premier temps intéressé aux rituels japonais liés aux montagnes. « Au Japon les montagnes sont considérées comme des espaces sacrés, j’en ai monté plusieurs », nous explique-t-il, « C’est pendant ces ascensions que j’ai rencontré des moines ascètes Yamabushi. Ils sont comme des légendes au Japon, ils vivent dans les montagnes depuis plusieurs générations et pratiquent des ascensions solitaires au cour desquelles ils se prêtent à des rituels de renaissance ». Puis le chorégraphe évoque une rencontre intense avec des danseurs à Bali pendant une cérémonie avec des joueurs de gamelan : « Les balinais pratiquent des formes de transe pour rentrer en contact avec les dieux, le corps y est le réceptacle des forces invisibles ». Reflet des différents univers spirituels écossais, japonais et balinais, Yama s’en fait le point d’accroche. « Ces trois pays ont la particularité d’être des îles volcaniques », souligne le chorégraphe, « ils possèdent une énergie spéciale : la nature y est imprévisible et chacun y développe une croyance singulière dans des forces invisibles. L’Ecosse est également le pays des highlands » – précise t-il, « Il y avait d’ailleurs un volcan en face du studio de danse dans lequel on répétait ! ». 

Contenue sur une plateforme en bois, dessinée par l’artiste plasticien américain Jim Hodges, la chorégraphie de Yama s’appréhende comme un rituel empreint d’une beauté fascinante. Troué par un profond cratère en son centre – depuis lequel les danseurs s’échappent et dans lequel ils finiront par disparaitre – le socle évoque le sommet d’un volcan sur lequel on s’apprêterait à procéder à un rite sacrificiel. Le chorégraphe confie avoir eu l’idée de ce trou après avoir vu Onibaba (1964) de Kaneto Shindô, film culte du cinéma japonais des années 1960, dans lequel deux femmes dépouillent et tuent des soldats égarés avant de jeter leurs corps dans un trou noir sans fond. Propice à une écriture resserrée de l’espace, ce périmètre restreint sur lequel les danseurs évoluent induit l’exigence d’une chorégraphie tirée au cordeau, dans la maitrise millimétrée du mouvement, à la lisière d’un gouffre menaçant.

Portée par la musique vrombissante de Winter Family, l’écriture du chorégraphe explore différentes sortes de physicalités, du corps sensuel, sexuel et organique, jusqu’à une approche plus abstraite, notamment grâce aux costumes de Jean-Paul Lespagnard, imaginés à partir de la figure de Rangda – la reine des sorcières à Bali – réalisées avec de longues nattes tressées en poils des chèvres. Ces étranges costumes ne laissent émerger que des jambes et des bras, renforçant l’aspect hybride des corps humains – auxquels sont préférés d’étranges créatures polymorphes. Dans une seconde partie plus figurative, les danseurs changent d’apparence et dévoilent enfin leurs visages. Leurs nouveaux costumes créent d’étonnants jeux d’optiques grâce à des franges tentaculaires rayées noires et blanches qui virevoltent à chacun de leurs mouvements. Rythmée par une partition sonore qui met en avant le souffle haletant des danseurs, cette séquence nous amène progressivement vers une dernière danse sacrificielle qui clôt magistralement ce rituel hypnotique.

Fort de ces palpitants tableaux à la beauté harmonieuse, Yama confirme le talent de Damien Jalet à produire des performances ambitieuses et d’envergures, à l’instar de Skid, chorégraphie sur une structure inclinée à 34°, ou Vessel, sur un plateau recouvert d’eau, qui ne manqueront pas – on l’espère – d’être programmés bientôt dans l’Hexagone.

Vu au au TNB Théâtre National de Bretagne. Chorégraphie Damien Jalet. Assistant à la chorégraphie Emilios Arapoglou. Directeur de répétition Naomi Murray. Musique Winter Family. Ajouts musicaux Gabriele Miracle. Scénographie Jim Hodges. Lumière Emma Jones. Costumes Jean-Paul Lespagnard. Assistant costumes Léa Capisano. Photo © Brian Hartley. 

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Publié le 20/12/2017


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