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Aina Alegre « La création chorégraphique est une forme de purge »

Pause estivale pour certains, tournée des festivals pour d’autres, l’été est souvent l’occasion de prendre du recul, de faire le bilan de la saison passée, mais également d’organiser celle à venir. Ce temps de latence, nous avons décidé de le mettre à profit en publiant tout l’été une série de portraits d’artistes. Figure établie ou émergente du spectacle vivant, chacune de ces personnalités s’est prêté au jeu des questions réponses. Ici la danseuse et chorégraphe Aina Alegre (1986).

Après une formation en danse, chant et théâtre à Barcelone, Aina Alegre intègre le Centre National de la Danse Contemporaine d’Angers en 2007, sous la direction d’Emmanuelle Huyhn. Elle collabore notamment avec les chorégraphes Fabrice Lambert, Lorenzo de Angelis, David Wampach, Nasser Martin-Gousset, Betty Tchomanga ou encore Vincent Thomasset. Depuis quelques années, elle développe également son propre travail : No se trata de un nudo mitológico en 2011, DELICE en 2014 et Le jour de la bête présenté en avril dernier au CDC Atelier de Paris – Carolyn Carlson.

Quel est votre premier souvenir de danse ?

Mes premiers souvenirs de danse datent de mon enfance, je me souviens de moments très intenses de danse et de catharsis pendant les carnavals de la ville et les mariages familiaux… Je me rappelle de voir les gens danser, se faire contaminer par une forme de jouissance. J’étais attirée par la puissance des gens ensemble et j’aimais me laisser glisser, m’abandonner dans leur énergie pour pouvoir danser, lâcher prise et entrer, quelque part, dans une forme de transe très douce.

Quel spectacle vous a le plus marquée en tant que spectatrice ?

Il y en a plusieurs, et pour différentes raisons, mais là je pense spécialement à Blessed (2007) de Meg Stuart. Tout au long de la pièce il y a une pluie qui n’arrête pas de tomber, cette pluie transforme perpétuellement le décor et nous, les spectateurs, devons faire face à la solitude de Francisco Camacho qui danse dans ce décor vivant. Ce qui me reste de cette pièce c’est l’image de l’homme seul face à un monde en perpétuel changement.

Quels sont vos souvenirs les plus intenses en tant qu’interprète ?

Je pense à la pièce DELICES un duo que j’ai créé en 2015 et que j’interprète avec Charlie Fouchier. Dans cette pièce nous questionnons la notion d’altérité et le désir de fusionner avec l’autre. Tout au long du processus nous avons beaucoup travaillé le rapport à l’autre, et nous avons traversé différentes qualités de contacts et de toucher. Cela nous demandait d’être dans une grande écoute et disponibilité. Dans la pièce il y a un passage où nos corps sont mêlés et attachés par une corde… nous nous démêlons très lentement… c’est un passage qui dure une vingtaine de minutes et qui demande à la fois une extrême concentration mais aussi une forme de lâcher prise, du fait d’être en totale dépendance physique à l’autre.

Quelle rencontre artistique a été la plus importante dans votre parcours ?

Impossible d’en choisir une en particulier. Chaque rencontre, plus ou moins intense, me nourrit. Mais, c’est vrai que les collaborateurs artistiques avec qui je travaille pour mes projets, me sont très cher.e.s ! Du fait aussi que, à la différence d’autres projets, nous entrons ensemble dans un cadre de création très intime, où nous devons faire face, tout au long de la création, à des passages plus ou moins fragiles, incertains. Cela demande de s’accorder précisément sur la vision que nous avons, tous, du projet. Je parle ici des interprètes avec qui je créé les pièces, mais aussi les collaborateurs à la lumière, au son, à la dramaturgie, à la production… En tant que danseuse, le travail en collaboration avec le chorégraphe David Wampach sur plusieurs projets a été marquante, notamment la pratique de la danse en lien avec le jeu et l’utilisation de la voix.

Quelles oeuvres chorégraphiques composent votre panthéon personnel ?

Je pense au film Cabaret de Bob Fosse (1972), à l’oeuvre de Valeska Gert, de La Argentina, de Kazuo Ohno, à Newark (1987) de Trisha Brown, le solo Une mystérieuse Chose, a dit e.e. Cummings* (1996)de Vera Mantero, Souffles (2010) de Vincent Dupont ou Jaguar (2015) de Marlene Monteiro Freitas.

Quels sont les enjeux de la danse aujourd’hui ?

La danse, la création chorégraphique, est aujourd’hui et reste pour moi une forme de purge, un endroit d’évacuation, une sorte de canal qui met en relation, en partage et en réflexion une vision intime du monde. Elle met en dialogue et en tension notre intérieur avec le monde extérieur. Dans mon travail, les notions de purge, d’évacuation, de décharge sont importantes en ce qui concerne la recherche physique, mais je m’inspire aussi de différentes représentations sociales et historiques du corps. De même, la danse, le spectacle vivant est pour moi un temple utopique où l’on se rassemble pour donner place à quelque chose d’extraordinaire, car le théâtre à une dimension non ordinaire, je le pense comme un espace pour méditer notre monde, un lieu d’observation et un espace pour s’y projeter. La danse doit continuer à inventer, à rendre hommage aux corps qui sont à la marge, aux corps étrangers, elle doit aller chercher dans différentes cultures du corps. Elle est vecteur de réflexion mais aussi de ressenti.

À vos yeux, quel rôle doit avoir un artiste dans la société aujourd’hui ?

Chaque artiste doit avoir le rôle qu‘il souhaite. Quelque part adopter un rôle, c’est déjà une forme de positionnement face au monde qui l’entoure. En ce qui me concerne, je pourrais militer pour qu’on reste connectés et à l’écoute de notre nécessité intérieure de créer, en résonance avec l’époque dans laquelle nous vivons. Nourrir notre sensibilité, croire aux utopies, à la puissance de l’imagination, et communiquer à travers d’autres formes que celle qui sont prédominantes. Puis j’ai envie de défendre l’art, ou l’acte artistique tout court, de militer pour qu’on reste dans la pratique de l’art, et rendre cette pratique partageable et collective.

Photo © Grégoire Edouard

La saison prochaine, Aina Alegre présentera Le jour de la bête le 12 octobre 2017 au Festival C’est Comme Ça à L’échangeur – CDCN – Hauts-de-France, le 3 Février  2018 au Festival Vivat la Danse à Armentières du 16 au 18 Mars 2018 à Hiroshima à Barcelone et le 22 Mars 2018 au Théâtre de Vanves dans le cadre du Festival Artdanthé.

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Publié le 08/08/2017


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