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Photo © Patrick Imber copy

Annie Hanauer « L’art a le potentiel de connecter les gens, de rappeler à chacun notre humanité commune »

Pause estivale pour certains, tournée des festivals pour d’autres, l’été est souvent l’occasion de prendre du recul, de faire le bilan de la saison passée, mais également d’organiser celle à venir. Ce temps de latence, nous avons décidé de le mettre à profit en publiant tout l’été une série de portraits d’artistes. Figure établie ou émergente du spectacle vivant, chacune de ces personnalités s’est prêtée au jeu des questions réponses. Ici la chorégraphe et danseuse Annie Hanauer.

D’origine américaine, la danseuse Annie Hanauer à fait des études en danse à l’Université du Minnesota avant de s’installer à Londres en 2008. Elle y rejoint l’équipe de la Candoco Dance Company, qui à la particularité de mêler des danseurs handicapés et valides, où elle officie jusqu’en 2014. Ces dernières années, nous avons pu la voir dans POLICES!Tenir le temps et dans le duo Tordre du chorégraphe Rachid Rachid Ouramdane, ainsi que dans Sunny, dernière création du chorégraphe Emanuel Gat. C’est dans notamment ces deux dernières pièces que nous la retrouverons la saison prochaine.

Quel est votre premier souvenir de danse ?

Mon souvenir le plus ancien est celui de danser sur le tapis vert du salon et de rembobiner encore et encore ma cassette de Michael Jackson. Je devais être assez jeune. Je me souviens également, à six ans, d’avoir pris la décision de ne pas mettre ma prothèse de bras pour le gala de danse de l’été, je faisais de meilleures roues sans. Je portais un costume rouge et blanc à pois, avec des paillettes. Les lumières étaient chaudes sur scène. Plus tard dans la voiture, un ami de la famille m’a demandé comment je me souvenais de tant de pas. J’avais trouvé la question étrange, car pour moi, tout le monde faisait ce genre de chose. 

Quels sont les spectacles qui vous ont le plus marqué en tant que spectatrice ?

J’ai grandi en regardant Chantons sous la pluieQue le spectacle commence de Bob Fosse et Le Lac des Signes. Maintenant, je suis plus affectée par des performances qui me questionnent sur leurs conceptions, qui laissent des souvenirs et des images qui perdurent longtemps après la fin du spectacle. Je n’aime pas citer des noms parce que j’ai peur de faire preuve de prétention ou d’oublier quelque chose, mais certaines des expériences importantes pour moi sont notamment la Carte Blanche à Tino Sehgal au Palais de Tokyo, l’exposition de Trisha Brown à Tate Modern, le film The Cost of Living de DV8, la reprise de The show must go on de Jérôme Bel par la Candoco Dance Company, tout ce que j’ai pu voir de Forced Entertainment ou Wendy Houstoun, Edits de Lea Anderson, et la première fois que j’ai vu un spectacle de Rachid Ouramdane, Des témoins ordinaires, qui m’a soufflée.

Quel sont vos souvenirs les plus intenses, en tant qu’interprète ?

Improviser tous les jours les yeux bandés en travaillant avec Nigel Charnok. Il a débloqué quelque chose de sauvage chez nous, et a créé une véritable intimité dans le groupe. Il n’avait peur de rien. 

Danser sur de la musique pop, avec de la peinture dorée sur tout le corps, au milieu d’un stade géant (lors de la clôture des Jeux paralympiques de Londres en 2012, ndlr). Ce n’était pas un point culminant d’un point de vue chorégraphique, mais quelle énergie incroyable : ressentir des milliers de personnes qui vous entourent.

Rencontrer les yeux d’un autre danseur, au milieu d’une danse que vous avez pourtant faite tous les deux un million de fois, et en absorbant le détail du moment présent, il ressemble tout à coup à une nouvelle personne.

Transpirer. L’euphorie de se perdre (ou de se trouver) dans la danse. Se trouver debout, seule sur scène, regarder le public, entendre mon souffle et mon coeur battre dans ma poitrine.

Quelles rencontres artistiques ont été les plus importantes dans votre parcours ?

J’ai eu la chance d’être embauchée très tôt dans une compagnie de danse, appelée Candoco, ce qui m’a permis de quitter les Etats-Unis pour m’installer à Londres. J’y ai travaillé avec quatorze chorégraphes différents, j’ai pu y évoluer au contact de nombreuses méthodes de travail. Chacune de ces rencontres artistiques m’a fortement marquée. Cette expérience m’a laissé le temps de me trouver, et de comprendre quel genre de travail je veux poursuivre aujourd’hui en tant qu’interprète et artiste. J’y ai rencontré les chorégraphes Rachid Ouramdane et Emanuel Gat, avec qui je travaille depuis. Je ne le savais pas encore, mais ces deux rencontres m’ont ouvert de nouvelles portes. En plus de collaborer de manière créative, travailler avec ces deux artistes m’a permis de faire la connaissance de nombreuses personnes que je n’aurais jamais pu côtoyer dans un autre contexte. Je suis très heureuse que ce travail tourne aujourd’hui à l’international et qu’il rencontre des spectateurs par-delà les frontières. 

Quelles oeuvres retrouvent-ont dans votre panthéon personnel ?

Lamentation (1930) de Martha Graham, les robes virevoltantes de Loie Fuller, Material For The Spine (1986) de Steve Paxton (1986), Set and Reset (1983) de Trisha Brown, Trio A (1966) d’Yvonne Rainer, Le Sacre du Printemps (1975) de Pina Bausch et de Nijinsky (1913), les pas rapides de James Brown, Savion Glover dans Sesame Street, Bob Fosse, Norma Miller, Fase, Four Movements to the Music of Steve Reich (1982) d’Anne Teresa de Keersmaeker, Sage Cowles, les jeunes transpirant dans les boîtes de nuit merdiques, les claquettes sur le bitume, les répétitions dans la cafétéria de l’école, le bras qui dérape de la barre et les combinaisons de danse de mes professeurs, les grands jetés dans le sous-sol, entre les piliers.

Quels sont les enjeux de la danse aujourd’hui ?

La programmation et la confiance : Pourquoi les programmateurs ne font-ils pas toujours confiance au public ?  Pourquoi pensent-ils qu’ils doivent présenter des choses auxquelles leur public peut facilement faire face, en supposant qu’il y a une zone de confort ou un goût commun. Le risque, c’est que nous n’arrivions pas à faire l’expérience des choses qui pourraient nous être difficiles ou nous faire réfléchir. Les spectateurs sont intelligents, ils peuvent gérer ça. La représentation : Qui peut performer ? Qui peut avoir accès aux formations, aux ressources, à l’argent, à l’espace ? La durabilité : Comment nous, les artistes, les performers, les artisans pouvons-nous persévérer, nous renouveler, et pas seulement survivre, sans nous épuiser, ou devenir si cynique qu’on ne pourrait plus travailler ? Comment nous soutenir les uns les autres, sans se disputer les maigres ressources qui nous sont offertes ? Comment pouvons-nous créer nos propres structures de soutien si les traditionnelles ne sont pas viables ? 

À vos yeux, quel rôle doit avoir un artiste dans la société aujourd’hui ?

Nous tenir éveillés, provoquer pour faire réfléchir et ressentir. Nous rappeler que nous sommes humains, nous connecter à différentes visions du monde dans lequel nous vivons. Peut-être que ça peut sembler un peu naïf ou utopique, mais je crois que l’art a le potentiel de connecter les gens, de rappeler à chacun notre humanité commune et de faire des changements dans le monde, même s’ils sont petits.

Photo © Patrick Imber

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Publié le 13/07/2017


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